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Emma Lavigne

Emma Lavigne : "Rester ouvert, rester curieux, rester inventif"

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À retrouver dans l'émission

Arnaud Laporte s'entretient aujourd’hui avec Emma Lavigne, directrice du Palais de Tokyo.

Emma Lavigne
Emma Lavigne Crédits : Emmanuelle Marchadour

Historienne de l’art et commissaire d’exposition, Emma Lavigne intègre le Centre Pompidou en 2008 en tant que conservatrice pour l'art contemporain. Elle y sera notamment commissaire des expositions monographiques de Pierre Huyghe et de Dominique Gonzalez-Foerster.
Nommée à la tête du Centre Pompidou-Metz en 2015, elle présente la même année avec Céleste Boursier-Mougenot le projet architectural Rêvolutions au pavillon français de la Biennale de Venise. Elle dirige le Palais de Tokyo depuis le mai 2019.

Aujourd’hui, Arnaud Laporte, producteur de La Dispute et des Masterclasses, interroge Emma Lavigne

A quoi pensez-vous ?

Emma Lavigne. Cette période est propice à la réflexion, on a peut-être un peu plus de temps que d'habitude pour réfléchir. Je pense que je suis sans arrêt connectée en pensée avec le lieu que je dirige, le Palais de Tokyo, et je réfléchis beaucoup en ce moment à ce dialogue, parfois cette tension, en tout cas je l'espère, à une complémentarité entre l'espace sensible de cette architecture absolument incroyable du Palais de Tokyo et la dimension in situ d'œuvres d'art qui viennent s'y enraciner. C'est comme si elles poussaient à l'intérieur du palais, et comme nous sommes à un moment où la culture a été énormément transmise par le biais du virtuel, je réfléchis vraiment à cette façon de faire cohabiter une visite réelle, j’ai même envie de dire une visite de l'art en chair et en os, avec toute la dimension multisensorielle nécessaire pour appréhender l'art, et qui pourrait être évidemment en complémentarité avec cette culture davantage virtuelle qui est en train de se développer. C'est quelque chose entre une proximité, qui me manque énormément, et quelque chose de l'ordre d'un éloignement, d'une distance. Je suis sans arrêt partagée, dans mes pensées et mon travail, entre ces deux pôles.

Est ce qu'il y a des choses que vous avez décidé de ne plus faire ?

Si je suis vraiment sincère, non. J'ai l'impression d'avoir envie de continuer à faire ce que j'aime, ce que j'adore, c'est-à-dire mon métier, avec encore plus d'intensité. Je pourrais me dire que finalement, j'ai envie de moins voyager, que cela va aussi avec des préoccupations écologiques qui m'intéressent énormément, mais en fait, non. J'ai envie de continuer encore davantage à faire ce que je fais et continuer, même si ce temps d'arrêt du confinement a été salutaire par rapport à certaines choses, à être traversée par ces flux d'énergie, et de me ressentir connectée plus rapidement avec les artistes, avec les gens aux quatre coins du monde. Je n'ai peut-être pas encore été assez confinée pour prendre de sages résolutions.

Qu'attendez-vous des autres ?

C'est vrai que les gens sont ébranlés dans cette période, mais je ne suis pas sûre qu'on puisse demander, comme si on appuyait sur un bouton, aux artistes d'être encore davantage inventifs, créatifs. Je pense qu'il ne faut pas trop en demander dans cette période, et accepter de faire le vide, accepter de ne pas avoir de réponses à toutes nos questions, mais je souhaiterais et j'attends peut-être que l'on reste ouvert. Ça vaut pour les autres, ça vaut pour moi. Il ne faudrait pas que cette crise, qui a généré énormément de repli, fasse qu'on se replie sur nos frontières, sur des horizons qui sont des horizons non pas élargis, mais qui ont tendance peut être à être davantage cadenassés. Rester ouvert, rester curieux, rester inventif. Peut-être aussi continuer à accepter de prendre des risques. Je me dis qu'il ne faudrait pas qu'on cherche des formes plus faciles de visites, des formes d'art, des formes de contemplation. Je crois que c'est Adorno qui disait que le plus grand risque de l'art, finalement, c'est de continuer à prendre des risques. On est dans une période où on est entouré de mesures sécuritaires terribles, nécessaires mais terribles, alors j'ai envie, en tout cas dans le champ de l'art contemporain et au Palais de Tokyo qui accueille cet art contemporain, qu'on continue à prendre des risques.

Est-ce que cette crise que l'on traverse a changé votre rapport au temps ?

Le rapport au temps, en effet, a été complètement bouleversé, et je pense que c'est la première fois de ma vie que je conçois le temps avec l'espace. Cette crise a fait que ce concept d'espace-temps est devenu non plus un concept, mais une profonde réalité. Ce rapport au temps a été vertigineux parce que, je dois dire, je n'ai pas vu le temps passer. J'aurais aimé sentir justement ce vide, des temps d'ennui, des temps qui permettent de respirer plus profondément. J'ai été aussi marquée par le fait qu'on s'est retrouvé propulsé de la fin de l'hiver à, tout à coup, un été avec des températures extrêmement chaudes. Il y a eu quelque chose entre la tentation d'hiberner comme si on voulait que l'hiver, paradoxalement, se poursuive, la conscience que ce temps du printemps, on ne l'aura pas réellement, et cette chaleur qui fait qu'il y a cette conscience évidemment immédiate, que la crise du coronavirus est véritablement un des symptômes d'une crise beaucoup plus large, beaucoup plus forte, où toutes nos accélérations permanentes font qu'on contribue à faire brûler, à détruire cet espace-temps, en le condensant toujours davantage vers davantage de points de fuite, d'urgences, d'accélérations. Il y a quelque chose dans ce rapport au temps pour moi très complexe, entre la recherche d'une forme d'intensité et que cette intensité ne génère pas non plus des formes de temps aberrants, de temps qui soient des formes de course en avant ou de fuite. Donc, j'ai envie de réfléchir à ça, à comment trouver une intensité dans le temps présent, mais qui ne sera pas forcément de l'ordre d'une accélération.

Qu'avez-vous envie de partager ?

J'ai avant tout envie de partager cette expérience qu'est le Palais de Tokyo, qui est un lieu de création, un lieu in situ qui est une sorte d'architecture émotionnelle au sens où l'entendait Barragán. Est-ce qu'on est dans une architecture ? Est-ce qu'on est dans un paysage ? Est-ce qu'on est dans un espace ? Est ce qu'on est dans une temporalité ? Je pense et j'attends avec amour, avec impatience, de le partager avec le public, de partager la polyphonie des voix qui sont comme ensevelies pour le moment au Palais de Tokyo, celles des 50 artistes qui sont actuellement exposés. Ce sont ces retrouvailles que j'ai envie de partager, je l'espère, vers la mi-juin.

Emma Lavigne, mercredi 20 mai 2020

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  • Historienne de l'art, directrice du Palais de Tokyo, ancienne directrice du Centre Pompidou-Metz
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