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Florence Loiret-Caille

Florence Loiret Caille : "Dans le déconfinement, j’ai le temps de jouer, mais je ne peux pas"

5 min
À retrouver dans l'émission

Arnaud Laporte s'entretient aujourd’hui avec la comédienne Florence Loiret Caille.

Florence Loiret-Caille
Florence Loiret-Caille Crédits : © ExNihilo-MikrosImage

Tout d'abord repérée dans les films de Michael Haneke, Claire Denis ou Jérôme Bonnell, puis de Sólveig Anspach, Florence Loiret Caille s'est faite connaître d'un plus vaste public encore avec le rôle de Marie-Jeanne, agent de la DGSE dans la série d'Eric Rochant, Le Bureau des Légendes.

Aujourd’hui, Arnaud Laporte, producteur de La Dispute et des Masterclasses, interroge la comédienne sur la façon dont elle a vécu le confinement, et sur son inquiétude pour les temps qui viennent.

A quoi pensez-vous ?

Florence Loiret Caille Cette question me fait penser à une phrase de Koltès dans Roberto Zucco : « Je songe à l'immortalité du crabe, de la limace et du hanneton. » C'est un mantra que j'avais depuis quelques années et là, il est revenu en force dans mes oreilles. Et puis sinon, je pense à la mort. Comment ne pas y penser ? Il faudrait être complètement à côté de la plaque pour ne pas y penser. Je pense à ma propre mort, à celle de mon enfant, à celle de ceux que j'aime. C'est comme si, tout à coup, la pensée de la mort quittait la métaphysique, pour devenir horriblement concrète alors que, jusqu'ici, la vie semblait aller de soi. Je me suis ressaisie en voyant le sursaut du personnel soignant, un peu comme dans la médecine de guerre ou en Syrie, un personnel qui va au front, qui sauve des vies et ça, ça m'a réconfortée dans mon angoisse quotidienne.

Est ce qu'il y a des choses que vous avez décidé de ne plus faire ?

J'ai décidé de ne plus me prendre la tête avec ces toutes petites choses minuscules de la vie quotidienne. J'ai décidé de retrouver un état de l'enfance sans contraintes sociales, sans comptes à rendre. Et surtout, j'ai décidé d'arrêter de penser à quoi peuvent penser ceux qui pensent que je suis ceci ou cela. Je ne veux aussi plus faire d'effort avec ceux qui pensent que tous les artistes sont des privilégiés.

Qu'est-ce que vous attendez des autres ?

J'attends davantage de moi que des autres parce que c'est comme ça que je peux m'identifier, que je peux me mettre à leur place, et donc j'attends de me laisser traverser par ce que ressentent les autres. On parle de distanciation sociale, mais je ne me suis jamais sentie autant à l'unisson, en communion avec les autres, face à un danger qui est plus grand que nous.

Est-ce que cette crise a changé votre rapport au temps ?

J'ai commencé cette crise en passant deux semaines dans un état de sidération totale, de mélancolie totale, comme si une comète allait se fracasser sur la Terre. Ensuite, il y a eu une deuxième phase où ce confinement m'a plongée dans un état un peu animal, où je me suis mise dans une certaine forme de nidification. En fait, comme le monde était à l'arrêt, je n'ai pu rester que dans le présent des choses. J'étais incapable de voir un film, encore maintenant je suis incapable de lire un livre, comme si j'avais besoin d'un rapport direct au monde, et de faire de la fiction au présent en regardant les voisins vivre, en regardant quand même des gens passer dans la rue. Il y a eu aussi la poésie, ça m'a beaucoup aidée et ça a été un garde-fou pour moi, comme si le temps des poètes était un sas. Et puis là, maintenant, dans ce déconfinement, je ne sais pas si je vais pouvoir revenir sur un plateau de théâtre ou de cinéma, parce que jouer fait quand même partie de ma vie, de mon temps. Là, j'ai le temps de jouer, mais je ne peux pas l'exercer. C'est bizarre.

Pensez-vous que l'art, la culture, ont un rôle qui est désormais nouveau ?

Nouveau pour ceux qui l'exercent, pour ceux dont c'est le métier et la passion, oui. Avant de répondre à ça, il faut penser à ceux dont c'est le métier, parce que s'il s'agit d'enfourcher un tigre, franchement, moi je n'en suis pas capable. Cette image-là m'a marquée parce que je l'ai prise au pied de la lettre, comme un enfant. C'est comme si on disait que maintenant, je prenais le risque de mourir. Ce n'est pas ce que j'avais envisagé quand j'ai décidé de faire du jeu mon métier. Parce que témoigner de la vie, ce n'est pas risquer de mourir. Et pourtant, c'est ce qui se passe pour tous les intermittents, pour tous ceux qui ont des contrats courts et qui ne peuvent plus en vivre. En ce moment, je sors et je vois des gens dans la rue avec tous ces masques et ces yeux sans visage, comme si on enlevait la parole aux gens. On voit, mais on ne peut plus témoigner. Pour ce qui est de l'art, c'est compliqué. Il y a une phrase de Jean-Claude Carrière, que j'ai découverte il n'y a pas longtemps, qui dit que « pour certains, la culture est une boucle d'oreille et pour d'autres, c'est une oreille ». Pour le reste, je ne peux pas réfléchir plus pour l'instant.

Qu'est-ce que vous avez envie de partager ?

J'ai envie de partager mes joies, mes peines, mes colères. Je n'ai rien envie de garder pour moi. Alors j'ai mon clown sur Instagram, ça m'aide, et là maintenant, j'ai envie de partager mon empathie avec ceux qui ont travaillé dans l'ombre, les travailleurs, les travailleuses qui prennent en ce moment les transports en commun au péril de leur santé et qui nous ont permis de manger, de nous soigner. Ce sont eux qui nous ont fait tenir. Alors je voudrais leur dédier tout ce que j'ai de meilleur en moi avec l'espoir qu'ils soient à l'honneur dans une œuvre future, et pas uniquement avec une médaille.

Florence Loiret Caille, mardi 19 mai 2020

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