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Marie José Malis

Marie-José Malis : « J'attends toujours des autres qu'ils m'inspirent du désir et ça, ça ne change pas »

5 min
À retrouver dans l'émission

Imagine la culture demain | Arnaud Laporte, producteur de La Dispute et des Masterclasses, s'entretient aujourd’hui avec Marie-José Malis, directrice du Théâtre de la Commune à Aubervilliers.

Marie José Malis
Marie José Malis Crédits : Willy Vainqueur

Normalienne, agrégée de lettres modernes, Marie-José Malis avait un destin tout tracé dans l’Education Nationale. Mais ce fût seulement sa première vie. Passionnée par le théâtre autant que par la pédagogie, elle mène à la direction de La Commune, Centre Dramatique National d’Aubervilliers, un projet novateur et unique, pour tenter de réconcilier l’art et la réalité de notre société. 

A quoi pensez-vous ?

Je pense beaucoup au futur, comme rarement j'y ai pensé, comme à une énigme lourde, opaque. Je me dis que maintenant le futur nous appelle ou nous entraîne à sa suite. On rentre dans l'histoire, si je puis dire, avec quelque chose de poignant, angoissant, comme une petite chose décisive qui va peut-être faire tourner le destin de l'humanité, en tout cas celle que je connais. Du coup, je pense aux gens d'Aubervilliers, à ceux qui, vivant des économies informelles, dès les premiers jours du confinement n'avaient plus rien, plus rien pour manger. C'était très saisissant. Je ne pense qu'à ça à vrai dire, qu'il faudra être avec eux, être très ami, très proche.

Est-ce qu'il y a des choses que vous avez décidé de ne plus faire ?

Rien, hélas, parce que je ne sens pas du tout cette période comme une période réformatrice, comme le grand suspens qui permettrait de tout changer. Je sens qu'on est entré dans une période où ce qu'on appelle le réel, l'impossible, ce qui insiste à ne pas vouloir être changé justement, va nous apparaître dans sa nudité, et qu'il va falloir être très concentré, faire un grand travail humain, spirituel pour traverser tout ça sans aggraver les choses, sans sombrer. Je pourrais dire que j'ai décidé d'être moins volontariste dans mon désir de transformer les choses, mais ça je le dois plus à la psychanalyse qu'à la Covid. Et justement, parce que je suis très émue devant la tâche, très sûre qu'il faut changer beaucoup de choses, je me dis que maintenant, il va falloir être très, très sérieux et prendre la mesure de l'immensité des obstacles.

Est-ce que vous avez une attente particulière envers les autres ?

J'attends toujours des autres qu'ils m'inspirent du désir, donc ça, ça ne change pas et après, j'espère qu'on va pouvoir aussi connaître une période où on pourra se faire des amis parce que c'est assez rare, c'est un peu comme la politique. C'est rare une période où on peut travailler ensemble et faire du vrai travail, pas du travail abîmé comme il l'est souvent aujourd'hui, avoir de vraies conversations et pas de faux dialogues, et où on peut se dire « Ah voilà, lui je l'admire, je sens que son regard sur moi me libère, qu'il m'aide, qu'il comprend mon impuissance ou ma laideur, et qu'il la sanctifie d'un sourire et qu'il est là, qu'il est vraiment là et pas dans une posture ». C'est chaleureux, c'est l'humanité, la confiance, l'hospitalité.

Cette crise a-t-elle changé votre rapport au temps ?

Oui, dans cette période j'avais une discipline de fer. Je l'ai encore. Je me lève très tôt, je travaille beaucoup, mais pendant le confinement, je ne voyais pas du tout les journées passer. Je ne comprenais pas, jusqu'à ce que je me fasse une petite théorie. Je me suis dit que ce qui donne sa densité au temps, ce qui fait que les journées capitonnent, qu'elles ont leur propre point d'accroche, ce sont justement les rencontres, les questions, les carrefours que posent les autres. Je me suis dit que la suspension et la déconnexion accélèrent le temps. Ça m'a plu de comprendre cela parce que j'en ai déduit qu'il fallait vraiment maintenant qu'on fasse tout pour redescendre sur la terre ferme et avoir de vraies relations.

Est-ce que vous pensez que l'art, la création, vont vivre des temps différents ?

Oui et non. Je pense qu'il va y avoir une grande force d'inertie qui va reprendre et puis, chacun va vouloir se restabiliser, retrouver les repères anciens, mais autour de moi et en moi-même, et auprès des artistes aussi que j'aime, et avec qui je discute, je sens que tout le monde est très saisi par la question de la nécessité d'un changement, que je rapporte à ce que je vous disais, à savoir le grand désir de proximité auprès des gens, de ne pas manquer la situation, de ne pas manquer à la période. Je pense qu'il va falloir maintenant prendre très au sérieux tout ce qui sera dit par les gens en faveur de la justice, de l'hospitalité, de la grandeur des individus. De tout ce qui va essayer d'échapper à des logiques de guerre, des logiques violentes qui sont quand même à l'œuvre, il faudra écouter très intensément les gens et ce qu'ils disent quand ils disent qu'ils cherchent loyalement la vie bonne. Je pense donc qu'il va falloir être très délicat, très précis et aussi beaucoup, beaucoup travailler pour le bonheur. Moi, par exemple, en ce moment, j'ai envie d'un théâtre qui soit aussi un théâtre très direct et très joyeux, qui donne du courage et qui déclare quelque chose sur la vie elle-même, parce que je pense qu'il y a beaucoup de forces qui œuvrent à la mort en ce moment.

De quoi avez-vous peur ? 

J’ai peur des noyaux de jouissance qu'on ne peut pas défaire. J'ai peur du nihilisme. Moi je crois que les hommes sont très intelligents et que, hélas, quand ils voient que ça va être très difficile, bien souvent, en connaissance de cause, ils décident de se retourner et d'épouser le pire. Ce n'est pas seulement parce qu'ils sont lâches, mais je pense que c'est parce qu'ils savent que c'est coupable. Alors ils déchaînent la destruction pour ne pas revenir en arrière. C'est tout ce nihilisme, ce fascisme en quelque sorte, qui me fait peur en ce moment.

Marie-José Malis, 17 juin 2020

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Intervenants
  • metteur en scène, directrice du théâtre de la Commune à Aubervilliers
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