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Régis Jauffret en 2012

Régis Jauffret : "L'art, c'est ce qu'on laissera quand il n'y aura plus rien"

5 min
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Imagine la culture demain | Arnaud Laporte, producteur de La Dispute et des Masterclasses, s'entretient aujourd’hui avec l’écrivain Regis Jauffret.

Régis Jauffret en 2012
Régis Jauffret en 2012 Crédits : © Lionel Bonaventure - AFP

Régis Jauffret publie depuis 1985 des livres qui bousculent souvent leurs lecteurs. Ses personnages, inspirés ou non de faits réels, sont le plus souvent marqués par des rapports de domination, des humiliations.
Prix Décembre pour Univers, univers en 2003, Prix Femina pour Asiles de fous en 2005, prix France-Culture Télérama en 2007 pour Microfictions, prix Goncourt de la nouvelle pour Microfictions en 2018, son dernier livre en date, Papa, a été publié aux éditions du Seuil à la rentrée de janvier.

A quoi pensez-vous ?

Régis Jauffret : En ce moment, d'abord, je pense à vous, et puis je pense à Flaubert, parce que j'écris un livre sur Flaubert depuis quelque temps. Donc je pense beaucoup à Flaubert.

En tirez-vous quelques enseignements pour la période actuelle ?

Pas précisément, parce que Flaubert avait traversé des temps quand même un peu plus difficiles pendant la guerre de 70, quand les Prussiens avaient habité Croisset. Alors que là, les coronavirus n'ont pas habité chez moi. Pour l'instant, c'est plus tranquille.

Mais est-ce qu'il a tout de même des choses que vous avez décidé de ne plus faire ?

Non. J’ai décidé de continuer comme avant. Je n'ai pas prévu de changer ma façon de vivre.

Comment regardez-vous le monde ?

Je pense surtout que le monde a eu peur, nous avons eu peur, mais ce n'est pas parce que nous avons eu peur que nous allons changer. Une fois que le danger est passé, la peur s'oublie. Contrairement à ce qu'on nous dit dans une expression courante, on ne meurt pas de peur. Une fois que la peur est passée, c'est terminé, ça ne change rien à la vie. Je pense qu'une fois que le monde aura peur, et aura eu peur comme il l'a eu, il essaiera de se reconstituer comme il était. C'est d'ailleurs ce que l'on voit : on dirait qu'on a découvert le numérique, par exemple. Mais le numérique n'est pas une valeur du vivre ensemble, de « care », comme on nous dit. Ce n'est pas parce qu'on va être en télétravail qu'on va faire un meilleur travail, ou qu'on va penser aux autres. Au contraire, c'est plutôt une valeur d'isolement. En plus, le télétravail et le numérique ne sont pas une valeur écologique. C'est ce qui consomme une grande part de l'énergie mondiale. 

Donc, je ne vois rien qui se soit tellement produit qui puisse changer la société. Je pense malheureusement, par rapport au monde médical, aux infirmiers, aux aides-soignants, aux médecins qui ont travaillé dans des conditions tellement périlleuses, que cette génuflexion du pouvoir et de la population devant le monde médical ne durera pas. Je pense que ça s'oubliera aussi, et qu'on reviendra dans les années qui viennent vers les phrases qu'on a pu entendre : « il y a trop de lits d'hôpitaux », « il faut faire mieux avec moins », etc... Donc je ne pense pas qu'il y aura des changements majeurs au niveau de notre idéologie.

Est-ce que vous pensez que l'art et la culture vont vivre des temps différents ?

C'est un problème d'ordre pécuniaire qui se pose, la question est de savoir si c'est un secteur qui va être aidé et soutenu suffisamment par la force publique ? J'aimerais juste faire une incise parce que je pense à ça : on dit toujours que la culture vit aux crochets des États, mais Patrice Chéreau disait que l'art était tellement important, que les manifestations de théâtre étaient tellement importantes sous l'Empire romain, que les spectateurs étaient payés pour aller assister aux spectacles dans les cirques romains. Donc cela va dépendre essentiellement de ça, et ça va dépendre également des lecteurs et des spectateurs, mais les lecteurs et les spectateurs, on s'aperçoit qu'ils ne manquent pas. On n'oblige personne à aller au théâtre. On n'oblige personne à voir des opéras. On s'aperçoit que les salles sont combles d'une façon générale. Et les librairies ? Vous avez vu le rush qu'il y a eu sur les librairies dès qu'elles ont pu rouvrir. Donc, je pense qu'on a plutôt affaire à un problème économique. Je parlais du soutien de l'Etat, mais mis à part ça, c'est plutôt un problème économique de savoir si la population en général ne va pas être au chômage ou dans des difficultés telles qu'elle sera obligée de mettre une croix sur le cinéma, sur l'achat de livres ou l'achat de places de théâtre. Ça va être, à mon avis, le problème fondamental. 

Quand on en appelle à l'art, c'est un peu comme on en appelle aux infirmiers quand on a peur, parce que l'art n'est pas un grigri, ce n'est pas une bouée, mais l'art, c'est ce qui fait le fond de la civilisation, c'est ce qu'on laissera quand il n'y aura plus rien. Je ne sais pas si, une fois qu'elle aura eu chaud, cette société va réviser sa vision du monde. Parce que finalement, l'art, c'est une source de réflexion, c'est-à-dire de désordre. Je pense que ni les États ni les tribunaux n'aiment tellement le désordre que peuvent apporter l'art, la réflexion, la philosophie. L'art c'est une réflexion et c'est quand même aussi un désordre.

Régis Jauffret, le vendredi 29 mai 2020

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