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Jean-Paul Dubois : « Je n'attends rien des autres, j'attends énormément de moi »

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Jean-Paul Dubois
Jean-Paul Dubois Crédits : Alain Jocard - AFP

Après des études en sociologie, Jean-Paul Dubois devient tout d’abord journaliste sportif, puis grand reporter au Nouvel Observateur.  Cet écrivain au lectorat de plus en plus vaste, déjà lauréat du Prix Femina en 2004 pour Une vie française, a reçu le Prix Goncourt 2019 pour son livre Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon, publié aux Éditions de l'Olivier.

A quoi pensez-vous ?

Depuis peu de temps, sans arrêt, je pense à ma chienne qui est morte il y a un mois et demi, qui continue à vivre avec moi partout dans la maison, dans la voiture, partout. Je n'arrive pas à m'habituer. Le soir, je l'attends et je pense sans arrêt à elle. Je n'arrive pas à imaginer autre chose.

Vivre avec ses morts, ça ressemble à un livre de Jean-Paul Dubois. Mais qu'avez-vous décidé de ne plus faire ?

Je voudrais ne plus faire confiance aux algorithmes simplistes, aux algorithmes non pas de l'intelligence artificielle sophistiquée, mais à ceux qui règlent l'ordonnancement de nos vies, savoir à partir de quel moment on a le droit de faire quelque chose ou pas... Ce sont les algorithmes aveugles, la bêtise scientifique à l'œuvre à laquelle on confie des tâches qui sont parfois très importantes. Je ne veux plus faire confiance à ça. Je m'engueule avec les banques, je m'engueule avec tous les systèmes qui soumettent leurs protocoles à des algorithmes stupides, et je ne leur fais pas confiance.

Qu'attendez-vous des autres ?

Je n'attends rien des autres, j'attends énormément de moi. Je n'ai rien à attendre et puis je n'aime pas attendre. Je n'aime pas attendre des autres parce que ça sous-entend qu'on se doit quelque chose, et ils ne me doivent rien. Je suis sceptique sur le concept « des autres » parce que, c'est idiot ce que je vais vous dire, mais j'ai été frappé pendant cette crise de voir que la première réaction, que ce soit à Sydney, à Londres, à Paris, à New York, ait été de se battre physiquement pour du papier toilette, et que la première réaction, lorsque le confinement a été levé et qu'on a demandé aux gens à quoi ils rêvaient, ils ont répondu : « aller chez le coiffeur ». C'est idiot. Je n'attends rien des autres, de ces autres-là qui rêvent de vivre avec un rouleau dans une main et une raie bien faite sur la tête. Je pense qu'il vaut mieux se débrouiller tout seul avec le peu qu'on a. Je n'attends rien.

Pendant ce temps et cette crise, est ce que le rapport au temps a changé, pour vous ?

Non, j'ai toujours eu un rapport au temps qui était essentiel, à savoir que je considère que c'est la seule chose dont on hérite et dont on soit réellement propriétaire, et qu'on passe son temps à nous voler. Je cherche les filons pour en gagner, pour en rattraper, pour être toujours propriétaire de ce seul bien qu'on m’ait donné à la naissance et qu'on devrait tous posséder. Cette crise, elle a eu un effet extraordinaire, c'est que pour la première fois depuis que je suis né, j'ai entendu les États dire à leurs citoyens que pendant deux mois ils n’allaient rien foutre, ne pas travailler, rester à la maison, faire ce qu’ils veulent, regarder la télé, s’occuper de ses gosses, et essayer d'être heureux. Mais le corollaire, c'est que ce temps offert, gagné, il s'est passé en prison. C'est un paradoxe incroyable que ce temps qu'on nous a offert, on n'a pas pu l'utiliser parce qu'on était prisonnier d'un protocole sanitaire tout à fait légitime. C'est une expérience avortée. On aurait pu être des jouisseurs du temps pendant un certain temps et puis non, ça ne s'est pas fait. On nous a montré quelque chose d'exceptionnel, qui est le bonheur d'avoir du temps, en nous disant « et bien non, ce n'est pas possible, une autre fois ». Donc mon rapport au temps, c'est celui des garimpeiros [NDLR : chercheurs clandestins d'or], quand vous avez un filon, vous le creusez, et quand il n’y en a plus, vous allez ailleurs, vous trouvez un autre filon pour avoir du temps, et mourir en ayant grignoté tout ce qu'on avait sur le compteur.

Mais ce temps prisonnier ne l’a pas été pour tout le monde, car beaucoup ont travaillé dehors ou chez eux, est ce qu'il a, selon vous, changé le rapport que certains, certaines, peuvent avoir avec l'art et la culture ?

Je ne pense pas que l'art ou la culture puissent influencer quoi que ce soit dans le monde, parce que le modèle dans lequel on vit est une immense machine qui avance jour et nuit de manière aveugle, dans un seul but : fabriquer et fabriquer. L'art, c'est l'inverse, ça marche sur la fragilité, l'impromptu, les choses infiniment légères, fragiles, et les forces en présence ne sont pas égales. Au mieux, l'art c'est du paracétamol, quelque chose qui va faire passer un moment ou atténuer la douleur de la pression que les jours ont sur nous, mais que c'est fragile... J'avais fait, il y a bien longtemps, un livre qui s'appelait Un livre n'a jamais rendu meilleur et comme par hasard, il n'a jamais vu le jour sous ce titre-là parce qu'on m'a expliqué que c'était trop dépressif, qu'on ne pouvait pas présenter une idée comme ça. Tout ça est formidable, je le pense profondément, mais ce sont des petits moments qui se font écraser par le mécanisme des jours qui est inéluctable et beaucoup trop puissant pour qu'on puisse y opposer quelque chose.

De quoi avez-vous peur ?

Si je vous dis la vérité, je vais passer pour un sale type. J'ai peur des élections. Avant, les tyrans, les cinglés, les tordus arrivaient au pouvoir avec l'armée, avec des pronunciamientos, des coups d’État. Là, maintenant, ils sont élus démocratiquement par tout un tas de peuples différents, qu'ils soient Italiens, Hongrois, Brésiliens ou Américains. Je trouve que c'est quelque chose d'effrayant, car qu’elle peut être la parade contre une volonté démocratique, même si elle est biaisée ? C'est fait comme ça, c'est-à-dire qu'on vit dans des systèmes démocratiques qui maintenant élisent des cinglés et des tyrans. Et ça, vraiment, ça me fait peur. Donc, je ne vote pas.

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