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Joana Hadjithomas

Joana Hadjithomas : "Je crois toujours à la grande urgence de l’art"

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À retrouver dans l'émission

Imagine la culture demain | Arnaud Laporte, producteur de La Dispute et des Masterclasses, s'entretient aujourd’hui avec la cinéaste et plasticienne Joana Hadjithomas

Joana Hadjithomas
Joana Hadjithomas Crédits : Pascal Le Segretain - Getty

En duo avec Khalil Joreige, Joana Hadjithomas construit une œuvre sous forme de films, de fiction ou documentaire, d'installations vidéo ou photographiques, de sculptures, de performances, de textes. Nés à Beyrouth en 1969, ils ont grandi pendant la Guerre du Liban, et leur travail questionne la fabrication d'images et de représentations, la construction d'imaginaires et l'écriture de l'histoire de leur pays, le Liban. Ils ont reçu de nombreux prix à travers le monde, et ont remporté le prix Marcel Duchamp 2017.

A quoi pensez-vous ?

Joana Hadjithomas Ça dépend des heures du jour et de la nuit. J'ai beaucoup de pensées nocturnes en ce moment, et beaucoup de rêves très rocambolesques. Je pense que c'est dû aussi au fait que là, on a plus de temps pour dormir, se reposer, ne pas toujours bouger. La temporalité a changé et c'est comme si la boîte de Pandore était ouverte, donc beaucoup de choses ressortent durant la journée, et ces rêves-là me hantent aussi un peu. Je suis un peu comme tout le monde, je suis un peu perdue. Je suis entre l'espoir et le désespoir, entre le fait que c'est une chance pour la planète, et que ça va nous faire du bien à tous, et la grande peur de tout ce qui va arriver. Je nage dans des contradictions, mes pensées sont très contradictoires.

Est-ce que dans vos pensées il y a l'idée de choses qu'il ne faudrait plus faire ?

C'est difficile de prendre de grandes résolutions à l'heure actuelle. Politiquement, on a envie de faire de grands changements, surtout au niveau de l'écologie et du climat, mais ce sont des choses auxquelles on était déjà très sensibilisés. Peut-être que ce qui me perturbe le plus, c'est l’envie que j’ai de retrouver une vraie révolte par rapport à tout ça, et de bien réfléchir à tout ce qu'il nous reste à faire, et à ne pas seulement se centrer sur soi-même. J’ai toujours peur de m'enfermer dans une espèce de bulle, dans ces moments de confinement, et je voudrais continuer à penser à tout ce qu'il y a à faire plutôt qu'à ne plus faire certaines choses. Je me projette plutôt.

Dans cette projection, qu'est-ce que l'art, la culture, la création, peuvent apporter à ce monde différent, aujourd'hui ?

Je pense que ce qu'on nous a aussi montré, c'est que les gens ont eu recours à la lecture, à la musique, au cinéma, et pas forcément à se retrouver ensemble. Ce qui nous manque le plus aujourd'hui, c'est se retrouver, partager, expérimenter quelque chose tous ensemble, et je crois que c'est une chose qu'il ne faut absolument pas sacrifier. Maintenant, au moment où on pourra tous se retrouver, il faudra absolument continuer à le faire, et sortir de chez nous et se dire que, par exemple, le cinéma, ça reste une salle et des choses à expérimenter ensemble, des débats. Je crois toujours à la grande urgence de l'art et tout ce que ça peut apporter comme questionnements et comme possibilités de réfléchir à des mondes différents, ou de donner à voir des situations particulières qui peuvent nous amener à y repenser tous ensemble, collectivement. Je crois beaucoup à l'expérimentation aussi dans ces moments-là.

L’art, le cinéma, le secteur culturel dans son ensemble est très touché. Est-ce que ça veut dire qu'il faut aussi penser à produire des œuvres autrement ?

C'est sûr que le secteur culturel est très empêché, le cinéma particulièrement. On ne sait pas comment les tournages vont se faire, comment les festivals vont reprendre. Je pense qu'il faut faire attention à ne pas se dire qu'on va tous se mettre à produire des œuvres différentes, qui vont toutes passer par l'écran de télévision ou par Internet. Je pense qu'il faut faire attention à ça aussi, ne pas se conformer à ce qu'est le monde aujourd'hui, mais continuer à avoir la générosité de se projeter dans un monde qui va évoluer sûrement, mais qu'il ne faut pas confiner à nos intérieurs.

En vous parlant, on a aussi envie de vous demander des nouvelles du Liban.

C'est très compliqué, le Liban. On a l'impression que c'est la double peine, entre la COVID et tout ce qui s'y passait avant, parce que depuis le 17 octobre, il y a une révolution au Liban, une révolution très bienvenue et une crise économique qui est par contre terrible. On a l'impression que les choses s'effondrent, et que toute la corruption qui était là de façon latente remonte à la surface et envahit tout. Donc, c'est un moment très complexe pour le Liban, très attristant, mais aussi peut-être une possibilité de faire une vraie révolution, et de recommencer à bâtir quelque chose de nouveau, même si ça va être très difficile. C'est une révolution où on se rend bien compte, comme d'ailleurs dans ce qui se passe aujourd'hui à travers le monde, que la solidarité est une chose extrêmement importante. Au Liban le sentiment c'est plus la corruption et l'injustice qui nous rendent un peu fou par rapport à ce qui se passe.

Quels sont vos projets professionnels avec Khalil Joreige ?

On était en train de terminer un film de fiction. Bien sûr on a arrêté, donc on va essayer de finir ce film qui s'appelle Memory Box, et on a une exposition en Corse début juillet. On continue à écrire, à travailler, à essayer de se projeter, justement, d'imaginer ce qui pourrait aussi être important à dire aujourd'hui : quelle est notre nécessité et comment la partager ? Comment transmettre cette nécessité et cette façon de regarder le monde autrement ?

Joana Hadjithomas, le mardi 2 juin 2020

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