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Nicole Garcia

Nicole Garcia : "C’est tout le spectacle vivant qui est le plus menacé"

5 min
À retrouver dans l'émission

Imagine la culture demain | Arnaud Laporte, producteur de La Dispute et des Masterclasses, s'entretient aujourd’hui avec la cinéaste, scénariste et comédienne Nicole Garcia.

Nicole Garcia
Nicole Garcia Crédits : Stephane Cardinale - Corbis

Issue d’une famille pied-noire à Oran, où elle passe son enfance et son adolescence, Nicole Garcia arrive en France métropolitaine en avril 1962. Formée au Conservatoire national d'art dramatique, elle débute simultanément sur les planches et sur grand écran en 1967. Elle tourne avec les plus grands cinéastes, avant de passer en 1990 de l’autre côté de la caméra. Elle demeure à ce jour la seule personne à avoir été nommée à 6 catégories de Césars différents : meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario, meilleure actrice, meilleure actrice dans un second rôle et meilleur premier film !

A quoi pensez-vous ?

Nicole Garcia Je ne pense pas à autre chose que ce à quoi je pensais auparavant. J’ai essayé d'entretenir une certaine stabilité, je n'ose pas dire une sagesse, en travaillant une forme d'identité dans toute cette période. J'ai pensé aux mêmes choses qu'avant, les films, la lecture. Je ne comprends pas tout à fait l'idée du monde d'après.

Est-ce qu'il y a des choses que vous avez décidé de ne plus faire ?

Non, je n'ai encore rien décidé. Je ne prends pas de bonnes résolutions comme je ne fais pas de vœux pour la nouvelle année. J'ai bien vu que les résolutions individuelles, ponctuelles, sont dérivées par la vie et sa complexité. C'est vrai qu'il y a de l’imperfection dans le monde, et que tout était en place pour que cette imperfection continue, et qu'il faut changer beaucoup de choses, mais il le fallait déjà en 2019, en 2018 et avant, les enjeux auxquels nous sommes confrontés étaient déjà là : la crise écologique, la réduction du bonheur à la consommation ou les crises géopolitiques. C'est comme si nous avions joué un jeu qui n'était pas bon pour nous, pour la nature et pour la planète, sans être capable de s'arrêter. On a joué la partie aussi loin que possible, mais ça, on le savait avant. Je signale l'autre effet délétère du Covid, c'est la culpabilité qu'on cherche à nous imposer.

Ce qui a changé, concrètement, ce sont les conditions d'exercice de travail, et notamment dans le secteur artistique. Vous avez été interrompue dans un travail en cours. L'art ne se produit pas exactement de la même façon aujourd'hui.

Bien sûr, on a l'impression que le brouillard s'est déchiré et on a vu d'autres mondes, notamment celui de la culture qui était effondré, naufragé. Je termine un film qui était déjà en post-production avant, mais d'autres films sont arrêtés, d'autres films n'arrivent pas. Et puis c’est tout le spectacle vivant qui est le plus menacé. 

On dit que si le théâtre reprend, il faudra des distanciations physiques, que des scènes intimes ne le soient plus. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

J'espère jouer en novembre au Théâtre de la Ville un monologue de Marie NDiaye, mais on ne sait pas encore dans quelles conditions. Je veux croire que la pandémie est derrière nous, pour le monde entier, mais on ne sait pas, donc si on reparle précisément des conditions du spectacle, au théâtre c'est quand même autre chose qu’au cinéma, parce qu'on est face à des spectateurs, et savoir comment ça sera d'être devant des moitiés de salle... Mais je veux croire, comme on dit en ce moment, à la pleine jauge !

De quoi avez-vous peur ?

De tout. Je suis naturellement très inquiète. J'ai appris à vivre avec cette inquiétude. Quand le confinement a été décrété, je n'ai pas bougé, je suis restée immobile chez moi à Paris, et je ne voulais pas être autrement inquiète que je ne l'étais déjà. D'ailleurs j'ai rencontré des gens plus inquiets, plus paniqués, beaucoup plus phobiques, alors je me suis dit qu'en temps normal, ce sont des gens qui devaient être beaucoup plus sereins que moi.

Qu'attendez-vous des autres ?

Je voudrais bien essayer justement d'attendre moins des autres. On attend toujours infiniment d'autrui, et moi oui j'attends beaucoup. Être aimer, vraiment, l'amour, la tendresse, c'est interminable comme liste, car tout le monde attend tellement de tout le monde que peut-être je vais essayer d'attendre un peu moins de chacun. Chacun doit respirer, il faut une forme d'indépendance.

Est-ce que cette crise a changé votre rapport au temps ?

Peut-être que ça a été la seule jouissance dans tout ce qui nous a malmené : le fait d'avoir un temps à soi, un temps devant soi. Je me levais, je n'avais rien à faire, c'était un vertige, parfois anxiogène, parfois délicieux, mais c'était comme un temps hors de toute fonction. Si je dis malmené, c'est que j'ai rencontré beaucoup de gens qui ont vécu plus difficilement le déconfinement qu'ils n'ont vécu le confinement. J'ai l'impression qu'on nous a jeté dans un nouveau temps, un nouveau rythme. C'est un peu comme dans Les Temps modernes de Chaplin, c'est comme si la machine s'emballait et que nous ne puissions fixer le rythme. On nous met effectivement dans des arythmies, un temps arrêté, une vie arrêtée, une vie qui reprend, et je crois que c'est tout ça qui est assez bouleversant en ce moment dans la vie des gens.

Qu'est-ce que l'art et la culture peuvent, selon vous, apporter à ce monde qui est quand même différent aujourd'hui ?

Le prince Mychkine dit dans L'Idiot de Dostoïevski que la beauté sauvera le monde, et tout le monde se moque de lui ; d'ailleurs pendant tout le roman, tout le monde se moque de lui. Je me suis dit, en écho à cette phrase, qu'on est peut-être dans un moment où c'est la beauté, c'est l'art et la culture qui sont à sauver. Et justement, quand je dis que le brouillard s'est dissipé et qu'on a retrouvé le monde de la culture complètement effondré, qu'il l'est vraiment, et qu'il faut le reconstruire, c'est une raison d'avoir peur ou d'être inquiet. C'est vrai que ces métiers, ces projets et toutes ces représentations à venir sont menacés.

Nicole Garcia, le jeudi 4 juin 2020

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