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Olivier Cadiot

Olivier Cadiot : "Je n’ai pas envie, comme on le dit horriblement, de rebondir sur l’événement"

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Imagine la culture demain | Arnaud Laporte, producteur de La Dispute et des Masterclasses, s'entretient aujourd’hui avec l’écrivain Olivier Cadiot

Olivier Cadiot
Olivier Cadiot Crédits : Gérard Julien - AFP

Publié depuis 1988 aux éditions POL, Olivier Cadiot est écrivain, poète, dramaturge et traducteur. Artiste associé du Festival d’Avignon en 2010, nombre de ses textes ont été écrits pour le théâtre, ou adaptés pour la scène par Ludovic Lagarde. Il a aussi écrit des livrets d'opéra pour Pascal Dusapin, et des paroles de chanson pour Alain Baschung et Rodolphe Burger. Il a également traduit des textes bibliques, Gertrude Stein, Harold Pinter ou William Shakespeare.

A quoi pensez-vous ?

Olivier Cadiot : Pour m'en sortir peut-être par une pirouette, j'ai envie de penser à « comment penser », sans prétention. Je ne suis pas philosophe, mais il est évident qu'on est tous affolés par ce qui se passe, et donc, très banalement, je pense que je partage ça avec tout le monde, c'est-à-dire que je pense à la fois beaucoup trop à moi et à mes proches, et beaucoup trop aux autres. Il y a une sorte de surabondance de pensée, donc un écrivain, qu'est-ce qu'il essaie de faire ? Il essaie d'articuler comme il peut, de formuler comme il peut, entre des choses toutes petites et des choses énormes. Mais là, disons que la chaîne entre l'énorme et le petit devient folle. On est là tous les jours à faire un check-up de soi-même en disant « Ah j'ai pas mal aux dents, c'est génial le dentiste ne peut pas me recevoir ! », on pense aux autres qui sont dans des conditions matérielles dix fois pire que les siennes, et à ce qu'on peut faire quand on écrit des textes, très simplement, très pragmatiquement pour réarticuler le petit et le grand ? Donc, ce n'est pas de la pensée dont il s'agit, il ne s'agit pas d'avoir des idées et des idées générales, mais des méthodes. Comment continuer à travailler très modestement ? Je ne sais pas si c'est important pour l'humanité, mais chacun dans son domaine doit avoir des problèmes spécifiques de réarticulation entre les échelles de sa vie et de son travail, de ses amitiés, de ses rapports aux gens. C'est étonnant.

Mais est-ce que la crise a changé votre rapport au temps ? Le temps de l'écrivain est toujours singulier, un peu à part de celui de la société.

Oui, comme beaucoup d'écrivains, je répondrais que j'étais déjà préconfiné puisque j'ai passé des mois hors de Paris pour essayer d'avancer sur un projet qui d'ailleurs lui-même, comme c’est le cas pour beaucoup d'artistes, est étonnamment prémonitoire. Ça n'a rien d'extraordinaire puisque c'est aussi le projet des livres, comme les rêves, de préparer la journée du lendemain, de réarticuler, de reformuler des choses petites et énormes ensemble. Il y a un livre que je suis en train de terminer et dont le titre est Médecine générale. Je ne sais même pas si j'ai le droit de le garder, parce que le problème que j'ai, et que je pense ont beaucoup d'artistes, c'est que je n'ai pas envie de rebondir, si on peut dire horriblement, comme on dit aujourd'hui, rebondir sur l'événement. J'aurais presque tendance à m'en écarter encore plus pour permettre aux lecteurs, éventuellement, d'y retrouver quelque chose que lui-même a vécu. Je suis donc obligé, non pas de reculer mes pions, mais d'être extrêmement prudent devant ce « tout arrive » énorme. Comment ne pas, justement, devenir soi-même un peu messianique à trois francs cinquante. C'est vraiment très périlleux.

Est-ce que l’art et la culture ont des choses différentes à apporter aujourd’hui ?

Bien sûr que non. Je ne sais pas si les mots « la culture » ou « l'art » existent vraiment. Je commence à me poser des questions à force de travailler dans des détails et dans des échelles. Par exemple hier, dans le journal, j'ai appris qu'il y avait des chiens qui sont en train de renifler le virus à distance et qui sont dressés pour cela, et qu'en même temps les Russes sont en train de lancer un missile qui va à 200km/heures à un kilomètre sous l'eau et qui s'appelle Torpille du Jugement Dernier. Dans le même journal, ça m'a un peu frappé. Donc, il faut arriver à prendre ça et à le re-redonner de l'autre côté. C'est François Roustang, l’hypnotiseur-psychiatre-philosophe, qui disait une phrase très belle : « Un écrivain ou une écrivaine, c'est quelqu'un qui doit être capable de convertir une terreur en point de comique ». Du coup, le lecteur de l'autre côté, via le comique -qui n'est pas nécessairement la rigolade, mais une certaine légèreté, une certaine désinvolture-peut apercevoir la terreur sur le côté. Je pense que ce système n'est pas plus important qu'avant, mais qu'il est tout aussi crucial. Peut-être qu'il faut changer les méthodes, je ne sais pas.

Mais vous, de quoi avez-vous peur ?

J'ai peur pour tout le monde. Je pense à la citation célèbre d'Isabelle Stengers : « la Terre est une zone critique ». Nous sommes tous nous-mêmes des zones critiques et - encore une fois je reviens là-dessus, sur ce partage entre le particulier et le général - je me demande comment on va trouver nos places dans cette distribution de cartes extrêmement complexe. Donc, j'ai peur de ne pas être assez généreux, attentif - je ne parle pas des vertus morales - de ne pas avoir assez le sens de l'observation. J'en reviens toujours à mon travail, mais j'aurais peur de perdre ça, ou de ne pas le développer de manière suffisamment merveilleuse, comme on doit le faire.

Qu'est-ce que vous avez envie de partager ?

Ça, cette bascule entre la terreur et le comique. Et du coup, c'est ce que je voulais dire tout à l'heure quand je dis qu'il faut peut-être s'écarter de l'événement quand on est artiste. Ce n'est pas qu'il ne faut pas le traiter pour être original, parce que ce serait soi-disant banal que de parler de ça après, mais c'est parce que si je m'avance trop, je ou les autres artistes, si on s'avance trop, on ne permet pas au lecteur de faire le chemin inverse. C'est assez banal de vous le dire comme ça, mais de faire le chemin dans l'autre sens, c'est-à-dire à travers un point chaleureux, d'appréhender une terreur, pour après jouer avec, pas seulement pour l'apprivoiser ou la diminuer, mais pour l'éprouver à son tour, dans l'autre sens. Et ça, ça demande évidemment un réglage permanent et c'est ce qui fait l'histoire de littérature, par exemple. C'est ce qui fait que ça change la littérature, parce que ce réglage n'est jamais le même.

Olivier Cadiot, le vendredi 5 juin 2020

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