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Robert Guédiguian

Robert Guédiguian : "J'espère que la distanciation physique va nous rapprocher"

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Arnaud Laporte s'entretient aujourd’hui avec le cinéaste Robert Guédiguian. Depuis 40 ans, celui-ci filme au plus près des classes populaires, dans son quartier fétiche de l’Estaque. De Marius et Jeannette à Gloria Mundi, ses films sont entrés dans le cœur des français.

Robert Guédiguian
Robert Guédiguian Crédits : Valentine Guédiguian

Avec une vingtaine de films en 40 ans, dont il est toujours co-scénariste, et une activité de producteur très importante au sein du collectif AGAT Films & Cie / Ex Nihilo, Robert Guédiguian est aussi un citoyen engagé dont la parole, très forte, compte aussi bien dans le monde de l’art que dans la sphère politique.

Arnaud Laporte, producteur de La Dispute et des Masterclasses, lui demande aujourd’hui de partager son analyse et son sentiment sur la situation de crise actuelle.

A quoi pensez-vous ?

Robert Guédiguian. Je pense surtout à des prochains films. Je dis bien « à des prochains films » parce que tout se bouscule dans cette période d'enfermement, donc évidemment on a recours à la mémoire, aux souvenirs, à l'enfance... On révise aussi, on relit de vieux livres, enfin des livres pas forcément très vieux mais qu'on a lu il y a très longtemps et qu'on n’a plus réouvert depuis. On remarque ce qu'on y avait souligné, on fait comme une replongée en soi. C'est une espèce de jachère, et la jachère c'est un moment où la terre se repose mais où, dans cette terre, beaucoup de micro-organismes s'agitent. Donc, rien de concret pour l'instant, mais je crois qu'il surgira de là énormément d'envies, de possibilités et éventuellement d'objets concrets, c'est-à-dire de nouveaux films.

Est ce qu'il y a des choses que vous avez décidé de ne plus faire ?

Oui, j'ai décidé d'arrêter de regarder les chaînes d'informations en continu. Je suis un fou d'informations, et j'ai décidé d'arrêter définitivement de les regarder, ce que je faisais auparavant pendant deux ou trois heures par jour. Je crois que c'est un malheur du temps, comme disait Shakespeare, « que des fous guident des aveugles ». Ce qui est effarant, c'est ce flot d'informations en continu avec les mêmes personnes : il y a 50 personnes qui parlent sur ces chaînes là, en permanence, et qui passent d'une chaîne sur l'autre. Alors j'ai décidé de revenir à un monde ancien, de lire des journaux sérieux, papiers pour la plupart, d'écouter la radio aussi, et des choses effectivement plus éditorialisées, parce que je crois que c'est à devenir fou que de regarder ces chaînes.

Qu’est-ce que vous attendez des autres ?

Des autres, j'attends qu'ils poursuivent, ou plutôt qu'ils n'abandonnent plus jamais l'attitude qu'ils ont eu là. Énormément de gens ont été généreux, solidaires, ont pris des risques, se sont dit qu'il fallait partager les richesses, leurs propres richesses. Et je dis ça même de gens moyennement riches. Ils se sont aperçus de ce que nous savions depuis très, très longtemps, à savoir qu'il y avait des inégalités extrêmement importantes entre les régions, entre les quartiers, entre les Français tout simplement. J'espère que la distanciation sociale – on en a beaucoup parlé, c'est un mot terrible parce que la distanciation sociale a toujours existé –, enfin la distanciation physique, je préfère l'appeler physique, va peut-être elle, au contraire, nous rapprocher. Il faut que nous nous souvenions pendant longtemps de ces applaudissements tous les soirs, parce que ces applaudissements ont été proférés, si je puis dire, par des gens qui souvent ont médit auparavant sur les mêmes catégories de personnel. On a beaucoup critiqué l'hôpital, on a beaucoup critiqué les infirmières et on a beaucoup critiqué ces gens là, qui partent à la retraite avant les autres, en oubliant que leur salaire était de misère, que leur travail était difficile, qu'ils côtoyaient la mort et la maladie toute leur vie et que c'était sans doute normal qu'ils partent à la retraite plus tôt, et que ça s'appelait de la pénibilité. J'attends des autres qu'ils gardent la mémoire de leurs comportements et que les beaux jours revenus, ils n'oublient pas tout ça et ne redeviennent pas égoïstes, individualistes, et qu'ils ne veuillent pas écraser les autres.

Vous pensez que l'art s'adresse à qui et comment, désormais ?

Je crois que cette maladie, cette épidémie, ce confinement, ne changent pas ce que nous souhaitions avant. C'est vrai que ce quelque chose que nous souhaitions était en régression, et je crois qu'il faut une renaissance. Je ne suis pas nostalgique des temps anciens. La Renaissance c'est prendre les grandes formes du passé pour se les réapproprier aujourd'hui. Donc, je crois qu'il faut se souvenir de Vilar, du Théâtre National Populaire, des Maisons de la culture, de Malraux. Il faut se souvenir de choses comme ça, et il faut reprendre ça en mains. Il faut se souvenir des Maisons des Jeunes et de la Culture, un terme que beaucoup de gens raillent, qui fait rire ou sourire. Les cyniques rient mais je crois qu'on a besoin que la culture soit faite pour tous et soit vue par tous. Je le pensais avant, mais je le pense encore plus fortement après. C'est une volonté politique forte. Cela signifie de la déconnecter de l'économie, de lui donner les moyens nécessaires, et surtout de la lier à l'autre grand élément qui est l'élément fondateur pour toute activité culturelle et artistique : l'Éducation Nationale. Je crois que c'est d'abord à l'école qu'on apprend à aimer les arts.

Robert Guédiguian, mardi 12 mai 2020

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