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Sonia Wieder-Atherton

Sonia Wieder-Atherton : "La culture nous aide à changer, à nous adapter quand la vie nous force"

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Arnaud Laporte s'entretient aujourd’hui avec la violoncelliste Sonia Wieder-Atherton.

Sonia Wieder-Atherton
Sonia Wieder-Atherton Crédits : © Hiroyuki Ito

Lauréate du concours de violoncelle Rostropovitch, un musicien dont elle fut l’élève, Sonia Wieder-Atherton est une habituée des plus grands festivals internationaux. De grands compositeurs comme Henri Dutilleux, Georges Aperghis ou Pascal Dusapin lui ont dédié des œuvres. C’est elle qui a accompagné en musique, le 1er juillet 2018, la cérémonie d'entrée au Panthéon de Simone Veil et de son mari Antoine. Aujourd’hui, Arnaud Laporte, producteur de La Dispute et des Masterclasses, lui donne la parole, pour recueillir les sentiments que lui inspire cette crise sanitaire mondiale.

A quoi pensez-vous ?

Sonia Wieder-Atherton : Je pense au mot « culture » et je me demande quel imaginaire s'ouvre quand on dit ce mot. Qu'est-ce que les gens entendent ? Moi, je vois un atelier où tous les matins, un artisan ou une artisane va se mettre au travail, travailler son corps, travailler son instrument, travailler ses mots, travailler la composition, travailler à modeler la terre tous les jours. Et je me dis que depuis toujours, les gens ont besoin de dire leur rapport au monde en dessinant, en peignant, en chantant, en dansant, et de transmettre leurs histoires. Ces histoires, elles ont commencé leur voyage depuis la naissance des hommes jusqu'à nous et elles ont nourri nos langues, notre imaginaire, nos émotions. Je me dis que c'est cette culture là, qui a été engendrée par ces hommes et ces femmes, par leurs combats, leurs questions, leurs rêves, leurs talents, que cette culture là n'est pas optionnelle. Elle est vitale, et c'est pour ça qu'elle va survivre. Même si on va déguster parce qu'elle concerne tout le monde, elle nous aide à changer, à nous adapter quand la vie nous force, comme maintenant. Elle est là quand on est seul. Et aussi, elle nous donne la force de dire « non » parce qu'à ce moment là, on n'a pas peur de perdre. La question n'est pas toujours de gagner ou de perdre. C'est un droit pour tout être humain de pouvoir dire ça.

Est-ce qu'il y a des choses que vous avez décidé de ne plus faire ?

Je me suis dit que je ne voudrais plus me trouver dans un lieu, proche ou lointain, que j'aurais la sensation de traverser juste pour le temps d'un concert. Et je reviens à un souvenir, quand j'allais au Théâtre Gérard Philippe à Saint-Denis, et je marchais du RER au théâtre. J'ai croisé tant de gens, tant de bribes de vie dans un temps si court. Je me suis demandé : « Quel est le lien entre ces vies et le projet que tu proposes à quelques centaines de mètres de là ? » D'ailleurs, c'est à ce moment là que sont nés mes Odyssées musicales, et que j'ai eu besoin de prendre la musique des Odyssées par la main et de l'amener en voyage, rencontrer des gens. Leurs voix sont venues habiter ces Odyssées. Alors je me dis que je voudrais que nos voyages soient davantage comme des escales. Je voudrais qu'il naisse peut-être plus de résidences qui donneraient lieu à des représentations, plutôt qu'on arrive là comme des soucoupes volantes. Ça nous ferait retrouver un rapport au temps, le temps de l'idée qui germe le temps de la recherche, des répétitions, de la création et du partage, et alors certainement, il y aurait des espaces où résonneraient des présences visibles et invisibles autres que les nôtres. Je me dis aussi que ce serait peut-être un moment pour se questionner sur le rapport du soliste, du chef et de l'orchestre, par exemple, et de cette rapidité à monter les œuvres qui est imposée par des questions économiques. Est-ce que ce qu'on gagne d'un côté, avec cette efficacité qui permet de moins en moins, finalement, d'entrer en profondeur dans les œuvres, ne le perd-on pas ailleurs ?

Qu'attendez-vous des autres ?

Ce grand groupe des gens, « les autres », nous a montré une chose géniale, et je voudrais qu'on s'en souvienne et qu'on le décline nous, tous les autres. Je pense au personnel médical. Il n'a pas seulement été d'un courage et d'une endurance extraordinaires, mais il nous a montré quelque chose : il a gagné par la langue, comme s'il avait retrouvé sa langue, pas celle qu'on lui impose, mais la sienne et sa façon de penser. Et du coup, ça nous concerne tous. Alors en ce moment, on entend beaucoup « est ce que les choses vont changer ? ». Ça, je ne sais pas. Mais ce que je sens, c'est que notre groupe, notre meute, aura peut-être grandi et c'est ça qu'il faut, qu'on soit plus nombreux face à un certain cynisme qui envahit les moments de basculement. Nous sommes dans le clair-obscur d'un basculement.

Vous pensez que l'art s'adresse différemment aujourd'hui ? A qui, et comment ?

À vous, à nous, et savoir le débusquer c'est aussi l'art là où on ne l'attend pas. Cette question me fait penser à une femme qui croyait regarder un film sur sa chaîne de télé habituelle, mais la télé était en fait réglée sur une autre chaîne. Elle s'est trouvée devant un film d'Ozu, dont elle n'avait jamais entendu le nom. Elle est restée scotchée et elle en a parlé toute sa vie. Je me souviens qu'elle a dit que certaines des images disaient pour elle des choses qu'elle n'avait jamais réussi à dire. Je me dis que l'art, si on l'enferme dans un mot ou dans des lieux, il n'a plus son pouvoir de changer des vies, et on connaît cette énigme que l'art peut être là quand les pires horreurs se font, et n'y rien changer. Alors il faut le redécouvrir toujours, et chercher ce qui change en soi, et ce qui nous aide à comprendre ou à entendre.

Vous avez envie de partager quoi aujourd'hui ?

Encore un souvenir qui date d'il y a très longtemps et que j'ai sans doute dû réécrire. C'était justement sur France Culture, et c'était à propos d'un maître laqueur japonais qui racontait qu'un jour en cours, il regardait le travail de ses élèves et devant une de ses élèves, il a dit « Vous devriez chercher la raison pour laquelle vous faites de la laque, et vous retrouverez toute la force qui n'est pas là aujourd'hui ». Dans un moment comme celui qu'on traverse là en ce moment, c'est peut-être ce lien là qui met à l'épreuve. Pourquoi fait-on ce qu'on fait ? Pourquoi ne pourrait-on rien faire d'autre, pourquoi rien ne pourrait nous empêcher de dire, de chanter, d'agencer, de questionner ?

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