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Stéphane Braunschweig

Stéphane Braunschweig : "Je pense tous les jours à comment continuer coûte que coûte notre activité"

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Imagine la culture demain |Arnaud Laporte s'entretient aujourd’hui avec Stéphane Braunschweig, directeur de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, un théâtre qui, comme les autres, a annulé la fin de sa saison, et s’interroge sur une possible réouverture.

Stéphane Braunschweig
Stéphane Braunschweig Crédits : Franck Fife - AFP

Metteur en scène et scénographe, Stéphane Braunschweig signe des productions de théâtre et d'opéra dans le monde entier. Il est depuis plus de quatre ans le directeur de l'Odéon-Théâtre de l'Europe, après avoir dirigé notamment le Théâtre de la Colline et le Théâtre National de Strasbourg. Aujourd’hui, Arnaud Laporte, producteur de La Dispute et des Masterclasses, lui donne la parole, pour recueillir son ressenti sur cette crise sanitaire qui bouleverse le secteur culturel tout autant, mais autrement, que le reste de la société.

A quoi pensez-vous ?

Stéphane Braunschweig. Je pense à beaucoup de choses. Bien sûr, je pense à cette période terrible et un peu surréaliste dans laquelle nous vivons. Je pense à la vulnérabilité dont nous sommes en train de prendre conscience. Je pense à la perte d'insouciance que la crise climatique, déjà avant la pandémie, nous impose. Je pense que les mots « confinement » et « résilience » sont devenus des mots du langage quotidien. « Confinement », c'était un mot plutôt ancien et « résilience », un mot plutôt réservé aux spécialistes. Je pense à mes vieux parents qui se sont mis à l'abri et n'ont vu personne en chair et en os depuis deux mois. Eux qui sont nés pendant la guerre et qui ont vécu toute leur vie dans l'idée d'un progrès infini, progrès social, économique et politique, qui ont vécu dans l'utopie de la construction européenne et qui ont aussi, sans doute, vécu avec un certain émerveillement la révolution technologique. Je pense à nos enfants qui vont devoir vivre dans un monde différent, beaucoup plus incertain, avec l'horizon de l'effondrement et aussi les menaces que font peser sur nos sociétés la crise économique mondiale qui s'annonce et les mouvements populistes qui sont toujours à l’affût pour en profiter.

Et bien sûr, comme directeur de théâtre, je pense à tous les spectacles qui ont été annulés, à ceux qui le seront, à comment faire pour les reporter. Je pense à tous mes camarades intermittents qui se demandent de quoi seront faits les mois et les années qui viennent. Ils sont sans doute rassurés par les annonces du président de la République sur leur année blanche, mais ne le sont pas du tout quant à la possibilité d'exercer leur art et donc de pouvoir s'exprimer. Je pense tous les jours à comment continuer coûte que coûte notre activité, comment rouvrir le théâtre au public, pour poursuivre notre mission de service public à laquelle je crois plus que jamais. Je pense à comment m'adapter, comment nous adapter à cette situation pour que nous ne soyons pas figés, à l'arrêt, mais pour que la vie artistique reprenne, et pas seulement via Internet et le numérique. Je pense à un spectacle que je pourrais faire avec des gestes barrières où ça ferait sens pour des acteurs de jouer avec des masques bleus. Je pense qu'il faut se remettre à rêver.

L'art aujourd'hui s'adresse à qui et surtout comment dans le monde du spectacle vivant ?

On s'adresse aujourd'hui beaucoup par les plates-formes numériques, mais l'art continue. Pour moi, l'art s'adresse à tous, pourvu que les gens en ressentent le besoin. Donc je crois que beaucoup de gens en ce moment ressentent le besoin de l'art parce que l'art nous aide à décoller du réel, à élargir les limites, à nous donner de l'air, à nous faire sentir notre liberté et à retrouver notre vie intérieure. Paradoxalement, je trouve que quand on est confiné, la vie intérieure est davantage menacée, parce que quand on étouffe, on veut à tout prix de l'extériorité, alors que quand on peut aller librement dehors, on cherche dans la vie intérieure un abri contre la brutalité, contre la vitesse, l'hystérie du monde.

Est-ce qu'il y a des choses que vous avez décidé de ne plus faire ?

Alors là, c'est très personnel : j'ai décidé de ne plus manger trop de chocolat pour compenser les frustrations et le stress de la situation.

Est-ce que cette crise que l’on traverse a changé votre rapport au temps ?

Oui, dans ma vie de metteur en scène, de directeur de théâtre, je passe mon temps à me projeter dans un ou deux ans, à faire des projets, des programmes, en fait à être toujours dans un autre temps que le présent. Et quand on a été arrêté, la saison prochaine était entièrement programmée, et celle d'après était très avancée. La crise nous oblige à nous projeter d'abord dans le présent, dans le court terme. Ça veut dire qu'il faut s'adapter et retrouver de la souplesse, de la réactivité. Je trouve ça positif à condition que le présent ne soit pas une prison et que nous réinventions, que nous rêvions des projets pour ce présent. Ça suppose de vivre avec une forme de positivité l'incertitude. L'incertitude : en fait, c'est quelque chose que les artistes connaissent bien. Je ne parle pas de l'incertitude professionnelle qui peut être très, très difficile à vivre, mais l'incertitude artistique qui est celle sans quoi il n'y a pas d'œuvre d'art véritable.

Stéphane Braunschweig - 13 mai 2020

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