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Des touristes à bord d'un bus à étage photographient leur arrivée tout près du musée du Louvre à Paris.

Airbnb : Paris dépeuplée, Paris muséifiée ?

9 min

"Ghetto de riches","muséification" et "dépeuplement" du centre de Paris... La plateforme de locations Airbnb - 65 000 logements proposés à Paris - s'est implantée en 2008 en France. Quelles conséquences réelles pour les parisien.ne.s et comment la Mairie entend lutter contre les abus?

Des touristes à bord d'un bus à étage photographient leur arrivée tout près du musée du Louvre à Paris.
Des touristes à bord d'un bus à étage photographient leur arrivée tout près du musée du Louvre à Paris. Crédits : Philippe Wojazer - Reuters

Quatrième épisode de la série d'itinéraire bis "sélection de l'été" de Caroline Pomès et Clémence Allezard. Aujourd'hui, nous parlons d'"AIRBNB", cette plateforme "collaborative" de locations qui - depuis 2008 - a complètement bouleversé le parc locatif en France, et ce, notamment, à Paris. Avec près de 65 000 hébergements revendiqués, elle pose, selon la Mairie de Paris, de problèmes de plus en plus aigus: de nuisances sonores, signalées par les syndic de copropriété et/ou par le voisinage, des problèmes d’alimentation de la bulle spéculative immobilière ainsi que, c'est le constat le plus récent, un dépeuplement de l'hypercentre, avec 20 000 logements "perdus", selon Ian Brossat, adjoint communiste à la Mairie de Paris, en charge du logement, du fait de l'ampleur prise par le phénomène ces cinq dernières années. Notons au passage qu'AIRBNB n'est pas seul sur le marché, près de 300 plateformes de ce type ont vu le jour ces dix dernières années… mais il est l’acteur majeur du secteur.

Pour le seul premier semestre de 2017, 31 propriétaires ont été condamnés à 615.000 euros d’amendes

Les quartiers plus touchés sont sans surprise ceux du Marais, du Quartier latin, de Montmartre, ou encore bien sûr de la Tour Eiffel… mais, en réalité, aucun quartier parisien n’est épargné par le phénomène...

On rencontre d'ailleurs Pénélope, non loin de Strasbourg Saint-Denis, dans le 10e arrondissement de Paris. Elle a accédé à la propriété "grâce à Airbnb" il y a maintenant un an. Elle en a fait un "business plan": elle se rembourse, et se rémunère, en louant son bien un peu plus de 6 mois par an, pour environ 50€ la nuit. Elle en profite pour voyager et faire des formations diverses et variées. Ce n’est pas tout à fait légal… mais ce n’est évidemment pas elle qui "dépeuple ", "gentrifie" ou "muséifie", à elle tout seule Paris... La ville de Paris elle, traque davantage les "multipropriétaires" de meublés locatifs, à coup de contrôles renforcés et d’arsenal législatif de plus en plus "musclé". Pour Pénélope AIRBNB est avant tout une "expérience" (c'est d'ailleurs le nom d'un nouvelle offre-concept proposée par la plateforme) et elle pense ne pas s’être trop éloignée de l’idée originelle d’économie du partage…loin de l’ubérisation de l’immobilier, de plus en plus dénoncée.

Moi je déplore que des propriétaires qui louent une quinzaine d'appartements le fassent sur Airbnb, ce n'est pas ça "l'âme" du site... Pour moi, Airbnb [c'est une sorte de] communauté, si un jour, par exemple, j'acquiers un logement plus grand, que je fais chambre d'hôtes, je ne le ferai plus sur Airbnb.

Il n’empêche qu’à compter d’octobre prochain, Pénélope, comme tou.te.s les propriétaires souhaitant louer leur bien sur ces plateformes, devra se doter – via un télé service, en ligne - d’un numéro d’enregistrement qu’ils ajouteront ensuite sur leur annonce en décembre… Une sorte de " permis de louer" pour plus de transparence sur un marché encore très opaque: les collectivités pourront ainsi tenir un registre de ces biens. Car au-delà de 120 jours de location de sa résidence principale, à Paris, – à moins d’une autorisation de la mairie – on est en infraction. Ce permis de louer, disposition de la loi sur la république numérique vient renforcer l’arsenal législatif pour lutter contre le phénomène : la loi sur justice du XXIe siècle avait rendu les amendes plus dissuasives (de 25 000 à 50 000€) quand la loi ALUR avait, elle, renforcé la capacité de contrôle des agents. Ils sont une quinzaine à se rendre environ tous les deux mois sur le terrain " pour des opérations coup de poing ". Mélanie Gidel est adjointe en cheffe du bureau de la protection des locaux d’habitations, qui dépend de la Direction du Logement de la Mairie de Paris, elle nous explique la procédure:

L'essentiel du travail se fait en amont, c'est un travail de veille informatique d'abord, puis après nous nous donnons rendez-vous sur place et validons ou invalidons nos soupçons en parlant avec les touristes, les voisin.e.s, les commerçant.e.s...

Mais pour les multipropriétaires comme Marco - qui dispose d’une dizaine de meublés touristiques dans des arrondissements plutôt cossus-, avec lequel notre journaliste a échangé "informellement", par téléphone, il s’agirait surtout de penser différemment la ville : les grandes villes se muséifient, et alors " tout change!" s'esclaffe-t-il. "20 000 touristes en AIRBNB à Paris c’est autant de baguettes, de tickets de métro, de billets de musées achetés"… bref, il suffirait, pour lui, de penser différemment " l’usage de la grande ville "... Mais pour Ian Brossat, adjoint communiste à la Mairie de Paris, en charge du logement, "20 000" c’est surtout le nombre de logements que la ville de Paris aurait perdu du fait de l’ampleur prise par le phénomène ces 5 dernières années.

Il ne fait aucun doute que l'ampleur du phénomène [AIRBNB] participe de la gentrification et du dépeuplement du centre de Paris. [...] Couplé bien entendu au problème posé depuis plus longtemps par la multiplication de résidences secondaires. Paris a mis en place une surtaxe de 60% sur la taxe d'habitation pour dissuader les propriétaires de faire cet usage de leur logement... L'état n'a jamais envisagé, ces dernières années, de "réquisition" de ces logements, mais dans un contexte de crise du logement aiguë, la question pourrait se poser.

Car il y a quelques jours, l'Atelier parisien d'urbanisme publiait une cartographie de 205 000 logements vides ou exceptionnellement occupés à Paris: 25% dans l'hypercentre, 15% sur l'ensemble de la capitale. Un problème que l'on ne peut pas lui, imputer à Airbnb.

Mais en attendant " la réquisition" par l'état des résidences secondaires… L’autre changement que Ian Brossat appelle de ses vœux c’est que plutôt que d’être contraintes par le législateur, les villes soient en capacité de jouer sur la durée de la location : de 120 jours maximum aujourd’hui, lui, la verrait bien limitée à 60 ou 90 jours. Car pour l'adjoint à la maire, "qui donc peut se permettre plus de 4 mois de vacances par an?" De quoi inquiéter Pénélope… et les autres.

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