LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

La revue du web 17/02/11

5 min
À retrouver dans l'émission

Par Thomas CLUZEL

Je ne peux plus écrire à la main, alors je tape avec trois doigts sur une vieille machine à écrire mécanique. J'ai chez moi douze machines qui, au fur et à mesure qu'elles tombent en panne, ne sont plus réparables. Depuis que je suis malade, j'ai vu concrètement le danger d'émiettement de l'écriture, d'évanouissement de la forme écrite entre mes mains. Le risque est de concentrer tout son effort sur la frappe et qu'il ne reste rien de cette attention pour le texte lui-même. Mais je suis un homme, grâce à Dieu, doté d'un caractère de cochon, et quand on veut m'empêcher de faire quelque chose, j'en ai d'autant plus envie. Si l'écriture veut m'échapper, elle n'y arrivera pas confiait François Nourrissier en 2008 aux journalistes du POINT à l'occasion de la publication de son roman "Eau de feu".

Hier l'écriture lui a donc définitivement échappé. Depuis trois ans déjà son absence de la scène culturelle et médiatique pour raison de santé, Parkinson cette salope de "Miss P" comme il disait avait créé un drôle de vide. Au point que Jean d'Ormesson déclarait hier "peut-être qu'il meurt un peu tard". Un peu tard, parce qu'il aurait dû mourir une plume à la main dans son fauteuil de l'Académie Goncourt rendu en 2008 écrit ce matin Philippe Chevilley dans LES ECHOS . Parce que sa disparition aurait dû intervenir au sommet de sa gloire, qu'elle aurait dû être le dernier acte littéraire ponctuant des années de maladie et de malaise, qu'il ne cessait de décrire dans ses livres. Ce n'est ni d'un roman ni d'une chronique en particulier, ni de son rôle de « faiseur » d'écrivains dont on se souvient mais de tout à la fois. Entre autobiographie et essais, ses romans n'étaient pas vraiment des romans, plutôt une forme d'autofiction élaborée. D'ailleurs, il se disait plus écrivain que romancier. Observateur d'une bourgeoisie en crise, il ne se donnait jamais le beau rôle, cultivant une détestation de soi, tragiquement sincère.

Le talent est parfois une malédiction. On s'est par exemple longtemps trompé sur François Nourissier, sur son intarissable légèreté, l'exactitude de son ironie, son brio d'écrivain à tout faire, la rapide et sûre élégance de ses flèches, comme archer des cœurs et des esprits renchérit Jean Louis Ezine dans les colonnes du NOUVEL OBS. On ne lui a marchandé aucun des brevets qui fondent l'excellence française. Cette unanimité un rien féroce, accueillie avec un sang-froid qu'on a pris pour la feinte nonchalance des ambitieux, lui a fait un tort extrême. «On lui attribuait trop de tout», a-t-il écrit du héros d'un de ses plus fameux récits, romancier à son image, couvert d'éloges et de belle tristesse. Dans les conventions de la république des lettres, on encense davantage les mérites qu'on ne les pardonne: tout éloge du style contient la menace d'un procès en désinvolture. On a pris pour frivolité de joueur la sauvagerie de son à-quoi-bon, ce «peu d'appétit à vivre» qu'il confesse aujourd'hui et qui est la face cachée de sa passion du saint langage comme de ses plus fébriles velléités. La faute en est sans doute à ses romans de jeunesse, contemporains d'une époque vécue aux grandes allures. Les amphétamines, l'alcool, les femmes: Nourissier a pris sa part de cette mythologie abrupte et fausse. Mais tôt placée sous les caprices d'une insolence véloce, son œuvre tout entière s'impose désormais comme le lent dévoilement d'une souffrance tue, tuée peut-être, mais têtue, et dont chaque livre nouveau témoigne de l'éveil opiniâtre. Il y a chez lui quelque chose d'un Scott Fitzgerald qui se serait ressaisi. Mieux que les illusions de la fête, il incarne les lendemains qu'on affronte sans comédie. Il est l'écrivain de la déception étonnée, du plaisir enfui et du déboire. Il a fait sa prospérité de la gueule de bois, ce qui requiert, pour un rêveur, un courage et une vaillance qu'on imagine mal.

C'est curieux, chez Nourissier, cette obstination, cette volupté à dire du mal de lui-même. Est-ce une ruse ? Un genre ? Une source d'inspiration interrogeait dans les colonnes du POINT Jean Paul Enthoven en 2004 après sa rencontre avec Nourricier. Cet écrivain a tout de même réussi, grâce à ses gammes de déréliction, à composer une œuvre qui lui vaut, en ces temps d'autofiction, la considération des modernes. Il a toujours su s'accabler avec brio. Une griffure par-ci, un aveu par-là, et une aptitude sans pareille à se dénoncer, à se traquer, à se noircir. Cet exercice servi par une prose sèche comme un coup de fouet l'a propulsé au premier rang de l'école française de la flagellation. En littérature, cela a donné des œuvres majeures. Dans la vraie vie, c'est plus compliqué. Cette haine de soi, semble-t-il, n'est pas une variante répertoriée de la coquetterie ou de la vanité. Courtisé, couvert d'honneurs, redouté par le "milieu", ce parrain se serait ainsi convaincu, depuis ses débuts, qu'il usurpe quelque chose. Dans Bratislava, le plus "nourissien" de ses livres, il détaille, dans une prose d'acier, cet effroi originel dont l'aveu ne surprend plus. À cet égard, un flash-back s'impose, qui mène tout droit à cet épisode hallucinant du 17 novembre 1935 où le jeune François est, avec son père, dans la salle d'un cinéma de la banlieue de Paris. Au milieu de la séance, l'adolescent entend un râle et voit s'écrouler son père. Cris, lumière : l'homme, 43 ans, est mort. Le film s'appelait "Ramenez-les vivants"...

ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......