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La revue du web 24/03/11

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Par Thomas CLUZEL

On disait qu’il y avait deux caractéristiques immuables chez elle. Si elle se marie, elle divorce. Et si elle tombe malade, elle se rétablit. La seconde affirmation vient d’être battue en brèche. Monstre sacré, la formule pour une fois n’est pas galvaudée écrit ce matin Gérard Lefort dans les colonnes de LIBERATION. Trop d’alcool, trop d’antidépresseurs, trop de maris, trop de diamants, trop de bides, trop de poids, trop de tout. C’est évidemment cette surcharge qui fit sa notoriété à la une des gazettes, n’arrivant heureusement jamais à éclipser qu’Elizabeth Taylor fut surtout une sensationnelle actrice et l'une des femmes les plus sexy du monde, prototype sans suite de la brune brûlante. Est-il possible de dire, sans aucune arrière-pensée misogyne ou libidineuse, qu’une fois bien attestés son incomparable talent d’actrice, l’intelligence de ses choix de carrière et l’ensemble des dons humains dont elle n’a cessé de témoigner, Lyz Taylor incarnait aussi, et incarnera probablement longtemps, une quintessence de la féminité.

Objet de désir elle illustra, jusque dans son ahurissante collection nuptiale, le magnétisme qu’elle exerçait auprès de la population mâle en âge de fréquenter une salle de cinéma. Dans la façon qu’elle avait d’être brune, il y avait comme un défi à toutes les blondes qui lui faisait concurrence à l'écran. Liz Taylor a incarné à elle toute seule LA brune quand des brochettes entières de blondes se disputaient les caméras pour un titre équivalent. Or c’est justement parce qu’elle affichait avec limpidité une sexualité féminine épanouie, dont le symbole était cette chevelure de Bérénice, qu’elle a pu si longtemps occuper la première place du sex-appeal populaire, dont la nature immuablement torride pouvait s’incarner, tour à tour et sans cahotement, en pharaonne et en ménagère, en croqueuse ou en épouse fidèle. Et que dire encore de ce regard ? Mauve, violet, parme, lilas ? Rien de tout cela en réalité. Malgré la légende, les yeux de Liz étaient bleus. Un bleu particulier, certes. Une sorte d’azur pigmenté de cobalt, de turquoise et de reflets dorés. Un bleu si spécial que l’on pouvait facilement imaginer qu’ils étaient la signature d’un destin : le bleu Liz, comme il existe le bleu Klein. Avec leur couleur irisant, leur forme amandée et l’écrin que leur donnaient cette double rangée de cils dont elle fut gratifiée dès la naissance, les yeux de Liz n’avaient d’autres rivales ni de meilleur faire-valoir que les pierres les plus précieuses.

Belle, riche et célèbre, selon la formule chère au rêve américain, Elizabeth Taylor était la dernière des grandes du fameux «star system» écrit pour sa part Hélène de Turckheim dans les colonnes du FIGARO. À la fois somptueuse, extravagante, glorieuse, amoureuse et malheureuse comme une reine d'opéra ! Un de ces destins qui font fantasmer les foules. Car qui, aujourd'hui, parmi les jeunes amateurs de cinéma, se souvient de ce que furent cette femme et sa vie? Qui pourrait encore imaginer, devant la petite dame boulotte aux beaux yeux fatigués et aux tenues invraisemblables ce que furent l'engouement et la fascination pour «Liz»? Un diminutif à l'américaine dont elle avait horreur. Le trouvant, paraît-il, vulgaire. En tout cas, pas assez britannique, et donc pas assez chic à son goût. Car elle était née anglaise, et malgré les avatars assez peu empreints de raffinement qui avaient émaillé sa vie, elle gardait tout de même un certain fond de distinction avec cette façon de garder la tête haute.

Née à Londres de parents américains, elle hérite de sa mère, ancienne comédienne, un certain goût pour la représentation, puisque, à peine âgée de trois ans, la gamine surdouée danse déjà devant la famille royale. De là peut-être son goût pour les diadèmes et sa vocation à s'asseoir coûte quecoûte sur les trônes qui ne sont pas toujours faits pour elle. Mais avant de devenir reine du royaume éphémère de Hollywood, la petite Liz, animal savant des mièvreries en technicolor, fera ses classes avec un cheval dans Le Grand National et avec l'auréole de la petite fille idéale pour Mon père et nous . En 49 elle a dix-sept ans. Nez retroussé, regard d'améthyste, bouche pulpeuse, pommettes hautes, juste assez vulgaire pour paraître sensuelle, avec une allure dolente de chatte en sommeil qui fait passer son mètre soixante-deux pour une attitude, la femme se dessine, doucereuse et implacable, attirante et vaguement inquiétante. C'est une vamp qui joue les petites bourgeoises pour rassurer son monde, mais peut sortir ses griffes et sa poitrine pour piéger l'orgueilleux mâle qui vient à passer. Dans Une place au soleil , elle séduit un Clift désorienté au point de devenir criminel. La Taylor commence à faire des dégâts. De l'Antiquité au Moyen-âge, elle s'offre quelques costumes d'époque comme pour Ivanhoé . Un peu d'exotisme avec La Piste des éléphants , et la voilà partenaire de James Dean pour Géant . Les hanches plus rondes, le visage plus dur, la star trouble-fête s'affirme. On commence à se méfier de la fatale Liz, qui a déjà deux maris à son tableau de chasse, et quelques partenaires à son palmarès. La Chatte sur un toit brûlant achève le portrait. Dans le trouble et fascinant Soudain l'été dernier la belle allumeuse guettée par la folie et l'incompréhension devient une victime pathétique. En maillot blanc sur une plage italienne, dans le souvenir d'un drame, elle prouve aussi qu'elle peut être une véritable actrice. Mais l'épisode de Cléopâtre mettra provisoirement un terme à cette illusion. Alors qu'elle vient d'obtenir son premier oscar pour la médiocre Vénus en vison , elle s'apprête à devenir reine d'Égypte, pour un cachet d'un million de dollars. Le tournage cumule les catastrophes, et devient un gouffre financier. Le film fera même un bide, mais un couple de monstres sacrés en sortira pour le meilleur et pour le pire. Richard Burton et Lyz Taylor. Époux chéris, amants maudits, séparés ou réunis par la maladie, l'alcool, les ­crises ; mariés, divorcés, remariés, Burton et Taylor seront d'abord un extraordinaire duo de stars, onze fois à l'affiche dans des films inégaux d'où se détachent le paroxystique Qui a peur de Virginia Wolf ? Où finit la vie et où commence la fiction ? Mystère de l'illusion.

Loin de Burton, Liz ne sera plus qu'une star pour mémoire. D'apparitions de prestige en films médiocres, la star ne fait plus qu'un clin d'œil à nos souvenirs. Liz Taylor devient une vedette de passage qui veut faire oublier ses rides et ne fait plus que rejouer son propre mélodrame pour prolonger ses illusions et les nôtres. Le rêve est épuisé. Elizabeth Taylor aura été l'une des dernières véritables stars à faire trembler les colonnes du temple de Hollywood. Elle a l'éternité pour elle. Ce sera son ultime caprice. Et on lui doit bien cela.

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