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Lisbonne en trompe l’œil : la nuit est encore une enfant (R)

59 min

de Colette Fellous et Vincent Decque

(Rediffusion Nuits magnétiques du 01/01/1997)

Lisbonne
Lisbonne

La nuit est encore une enfant, c’est ce qu’on aime dire à Lisbonne quand on a encore tout ce temps entre les doigts avant l’aube. Tout ce temps pour être ensemble et pour voyager d’un bar à l’autre, d’une rue à l’autre à s’inventer la vie et à se raconter sans se lasser tout ce qui n’existe pas sans jamais la moindre trace de fatigue. Il est une heure du matin devant le café Brasileira c’est presque le plein jour alors qu’est-ce qu’on fait maintenant, on va vers Bica ? On va vers la rue Atalaia ? Ou on change carrément de quartier, Alcantara, Madragoa, Mouraria, Alfama… Je fais signe au taxi. La Mercedes noire au toit vert amande me conduit les yeux presque fermés vers le numéro de la rue que j’ai chuchoté en montant. Elle file la Mercedes, elle s’engage dans de minuscules ruelles, elle grimpe, elle redescend à toute allure, on dirait qu’elle bâtit au fur et à mesure les quartiers qu’elle traverse. On dirait qu’elle fabrique ce petit théâtre de la nuit. Pas beaucoup de lumière par ici. Il y a le Tage dans le fond et puis le pont plus loin encore. Soudain tout devient presque irréel, Lisbonne en trompe l’œil, c’est bien ça. Quelque chose s’insinue tout à coup dans le regard, mais quoi ? Ce serait depuis toujours que je suis là ? Est-ce que je n’aurais pas bougé de cette ville depuis quatre siècles ? Je ne sais plus si ce que je crois est là devant moi ou si je l’invente à mon tour, c’est contagieux cette ville. Serait-ce l’ombre de Fernando Pessoa qui guetterait à chaque coin ? J’aime le Tage parce qu’il y a une ville qui s’y penche, mais comme aiment encore dire certains lisboètes en jouant sur le mot PESSOA qui veut dire aussi PERSONNE , trop de PESSOA indispose alors je chasse tout, et pourtant être là dans ce taxi de nuit c’est aussi se souvenir de tous les grands mystères qui ont fait cette ville et les images qui défilent.

Il y a Pessoa bien sûr mais il y a aussi le roi Sébastien, ce roi caché qui a disparu mystérieusement en 1568 dans les îles Fortunées et qui réapparaîtra peut-être demain, qui sait, au milieu du Tage pour réconcilier le monde entier. Il y a l’image du grand incendie du Chiado en 1988 qu’Alvaro Siza reconstruit peu à peu dans la ligne du marquis de Pombal. Il y a surtout le matin du 25 avril 1974 quand le régime de Salazar n’a mis que quelques heures pour tomber et que mille œillets se sont mêlés aux fusils. Et maintenant, qu’est devenu Lisbonne ?

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