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Les tensions au sein de notre société semblent se cristalliser alors que les violences se généralisent et que le mal-être croît.

Comment le Covid a-t-il tendu les Français ?

4 min

Une nouvelle forme de radicalité semble cliver une partie de la France. Cette tension, palpable dans de nombreux corps de métiers, est exacerbée par les réseaux sociaux et surfe sur un climat de défiance.

Les tensions au sein de notre société semblent se cristalliser alors que les violences se généralisent et que le mal-être croît.
Les tensions au sein de notre société semblent se cristalliser alors que les violences se généralisent et que le mal-être croît. Crédits : Zakaria ABDELKAFI - AFP

Flora Midy se souvient encore de cet après-midi-là. En plein mois de juillet 2021, cette jeune journaliste en CDD rentre dans la station de France Bleu à Belfort, après avoir couvert une manifestation opposée au pass sanitaire. Alors qu’elle s’est réfugiée à l’intérieur, un groupe de manifestants hostiles se présente à l’entrée. L’un d’eux lui fait un signe, en glissant son pouce sur son cou, comme pour mimer un égorgement. Elle entend alors : “collabos, vendus de l'État”. Un classique pour elle depuis plusieurs mois. “On nous dit toujours qu'on travaille pour l'État, pour le gouvernement, que le président appelle et nous dit ‘Voilà ce que vous pouvez dire. Voilà ce que vous ne pouvez pas dire.’” L’incident s’est répété le samedi 6 novembre 2021. Lorsque des manifestants antivax ont pénétré dans les locaux de l’Est Républicain à Belfort.

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Hélène Langlois, technicienne à Radio France, se souvient, elle, de l’acte neuf des gilets jaunes qu’elle a couvert à Bourges. “Pour moi, les manifestants attendaient vraiment les médias. Ils avaient mis des banderoles exprès pour nous, pour nous dire ‘Menteurs, collabos, moutons de Macron. Regardez, vous n'êtes pas les bienvenus.’” Depuis, la direction de Radio France propose aux journalistes d’être accompagnés par des agents de sécurité. Une révolution dans la façon de travailler, mais rendue indispensable car la presse est désormais physiquement en première ligne. “Ce qui a changé, explique Loïc Poucel, chargé de la sécurité à Radio France, c'est que la cible, ce n'est plus les effectifs de maintien de l'ordre, ce sont d'autres personnes, notamment les journalistes. Il suffit qu'un reportage ou une ligne éditoriale ne soient pas acceptés par certains pour que ce média soit chassé dans les manifestations.” La liste des incidents récents est longue. À Ajaccio, un photographe de Corse-Matin a été tabassé. À Marseille et à Bordeaux, des cameramen ont été agressés

Autocensure

En Charente-Maritime, Yannick Picard, journaliste à La Rochelle pour Sud-Ouest, a cru sa dernière heure arrivée. Il avait écrit un article sur l’éviction du trésorier d’une bibliothèque municipale. Ce dernier l’a aspergé d’une fiole à la forte odeur de white spirit, avant de lui courir après avec ce qu’il pensait être un briquet. Heureusement le liquide n’était pas inflammable. Il en a été quitte pour une grande frayeur et une déchirure musculaire. Mais depuis, il a le sentiment de ne plus faire son travail comme il le devrait. “Parfois, raconte-t-il, je me pose des questions. Je me dis ‘est ce que tu dois mettre ce mot ? Est-ce que tu ne devrais pas mettre ça à la place ?’ Il m'est même arrivé de me dire : ‘cette affaire, il y a vraiment peut-être un risque, tu ne vas pas écrire à son propos.’” Cette appréhension à faire son travail de journaliste, le sociologue et chercheur à l’EHESS Jean-Marie Charon l’a mesurée, avec une collaboratrice de l’université du Havre, Adénora Pigeolat. “La très grande majorité de ceux qui ont traité ce type de manifestations nous ont dit qu'ils avaient découvert la peur dans leur travail, explique le sociologue. Chaque samedi, ils partaient travailler avec la boule au ventre. Plusieurs signalent d'ailleurs des intimidations et des menaces pour leur vie.”

Ce climat de défiance conjugué à une forme d’agressivité ambiante, d’autres professions semblent la subir également. Selon Carole Amanou, responsable du secteur caisses et clients d’une grande surface Casino à Marseille, “à la caisse automatique, l'hôte ou l'hôtesse est directement en contact avec le client. Parfois, c'est compliqué parce que certains ont le masque sous le nez ou sur le menton. Il arrive que le ton monte et que l’on subisse des insultes. Pendant le Covid nous avons "nourri" la France. Mais malheureusement, on l’a vite oublié.”

Même les psychiatres souffrent d’anxiété

Cette dégradation des rapports entre clients, usagers et professionnels, est aussi perçue par des médecins de ville avec leur patientèle. Le docteur Charles Larrouy en atteste, médecin généraliste depuis 29 ans dans le 15ème arrondissement de Paris, “de nombreux confrères sont partis en retraite plus tôt que prévu avec la pandémie. Certains sont en burn-out, ils ont du mal à supporter la pression des patients.” Il dit ressentir une dégradation de son statut. Auparavant référent respecté, il a le sentiment d’être perçu comme un prestataire au service d’un patient/client de plus en plus exigeant. À l’en croire, la plateforme Doctolib aurait accentué ce phénomène. “Quelquefois, raconte-t-il, on voit un patient prendre rendez-vous tel jour à telle heure, annuler, puis reprendre un rendez-vous et l’annuler de nouveau. Les gens ne se rendent pas compte qu'ils prennent la place de quelqu'un d'autre qui, lui aussi, attend son rendez-vous. C'est de l'égoïsme et de l'incivisme.”

Selon une étude réalisée auprès de la plateforme d’assistance psychologique de l’association SPS (Soins aux Professionnels de la Santé), sur près de 10 000 appels passés en 18 mois, 18% l’avaient été par des infirmières. Un phénomène qui affecte aussi les médecins, selon une autre enquête conduite par l’Intersyndicale nationale des internes.“En 2017, de la première année de médecine jusqu'à la dernière année de médecine, ils étaient 62% à développer des symptômes anxieux, commente leur président Gaétan Casanova. En 2021, avec les mêmes questions, ce nombre est passé à 75%.” Selon le Conseil national de l’Ordre des médecins, cette “fatigue” psychologique affecterait aussi les ophtalmologues, les dermatologues, gynécologues, cardiologues… et même les psychiatres.

Chiffres clés transmis par l’association Soins aux professionnels de la santé.
Chiffres clés transmis par l’association Soins aux professionnels de la santé.

“L’idée du mensonge s’est généralisée”

Certes, il existe des causes politiques et sociales à ce phénomène : des services publics en manque de moyens, des métiers en pleine évolution, ce qui génère une perte de sens et déstabilise certaines professions, un sentiment d’inégalité, et une pandémie dont on ne voit pas la fin. Tout cela contribue à entretenir un climat anxiogène et n’est pas de nature à apaiser… Mais pour François Jost, sémiologue et Professeur émérite en science de l’information et de la Communication à la Sorbonne, il y aurait d'autres raisons à cet état de fait. D’abord, une parole contre la presse qui s’est libérée. “L'hostilité, la tension, l'agressivité de politiques à l'égard des médias était quelque chose qui était plutôt réservé à l'extrême droite pendant très longtemps, explique-t-il. Ce qui est assez troublant, c'est qu'on voit aujourd'hui toute une série de courants politiques embrayer sur cette attitude.” Et d’un autre côté, “l'idée du mensonge s’est généralisée, poursuit-il. Dans la conscience de chacun, il est devenu absolument naturel de penser que quand on communique, c'est pour truquer.” D’où une défiance accrue vis-à-vis de tout ce qui touche au pouvoir, et à ses supposés relais. Autre facteur, selon le sémiologue, une modification de notre rapport au savoir : “Il y a une coupure extrêmement nette entre deux conceptions de la réalité. Pour un journaliste, la réalité c'est du visible, mais c'est aussi de l'intelligible. Or, vous avez des gens qui considèrent, comme les gilets jaunes le disaient, que ‘ce qui est vrai, c'est ce que je vois. Vous me dites qu'il y a eu des morts du covid. Moi, je n'en ai jamais vu.’" 

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Le ressenti plus important que les faits

Cette défiance et cette agressivité auraient été renforcées par Internet et les réseaux sociaux qui se nourrissent de l’émotion, des polémiques, du buzz et du clivage. “La difficulté aujourd'hui, c'est qu'au moindre problème qui se pose, tout est diffusé à une vitesse beaucoup plus rapide” relève Serge Barbet, directeur délégué du Centre de liaison de l’enseignement et des médias d’information. “Les groupes WhatsApp, l’utilisation de Snapchat, font que la sauce peut monter extrêmement vite.” D’autant plus vite que, selon Cédric Passard, maître de conférence en sciences politiques à Sciences Po Lille, Internet aurait une autre conséquence. “Les gens ont développé certaines capacités critiques, certaines compétences, remarque-t-il. Mais cela les conduit parfois à se croire plus savant que les savants. Plus autorisés que d'autres, à parler sur certains sujets dont ils sont en fait un peu ignorants.”

“Cette violence est une conséquence du fait qu'on est de plus en plus tourné vers son propre ego, renchérit François Jost. Alors que le savoir est plus universel. On pourrait se dire ‘bon, il y a des gens qui savent, je vais les écouter’. Mais aujourd'hui, on se dit : ‘moi, je ne ressens pas les choses comme ça.’ Il y a un renversement des valeurs qui consiste à dire ‘c'est vous les moutons et nous, maintenant, nous sommes ceux qui savent.’ C'est extrêmement troublant de voir que ceux qui sont vaccinés deviennent des croyants dans la bouche de certaines personnes. Alors qu’il ne s'agit pas de croyance, mais de savoir.” 

Comment inverser le processus ? Comment redonner de la crédibilité à la parole politique ? Comment restaurer la confiance entre la presse et les citoyens ? Comment réguler les réseaux sociaux ? Identifier les problèmes semble plus simple que d’énoncer des solutions. Et pourtant, “Il y a urgence à revenir sur des faits de rationalité, de raison. À ne pas tomber dans le panneau d'une bipolarisation de la vie au travers de débats de plus en plus clivants, alerte Serge Barbet. Lorsqu’on perd la notion même du débat pour partir sur l'invective, il n'y a plus de réflexion.”

Aller plus loin : 

  • Livre | De quoi se moque-t-on ? un livre écrit sous la direction de Cédric Passard et Denis Ramond, CNRS Éditions  
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