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Boire en Turquie / Revue France Culture Papiers

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À retrouver dans l'émission

Sylvie Gangloff : Boire en Turquie. Pratiques et représentations de l’alcool (Éditions MSH) / Revue France Culture Papiers N° 14

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Boire ou ne pas boire, la question est devenue politique en Turquie, notamment depuis la campagne lancée par l’AKP, le parti islamiste au pouvoir, laquelle s’est traduite par l’interdiction de la publicité pour l’alcool, la limitation des horaires de vente, l’augmentation des taxes ainsi que des licences des établissements autorisés à en proposer. Ces initiatives ont été soutenues par une croisade morale relayée par les discours officiels et les medias, avec une tonalité tantôt hygiéniste et sécuritaire, tantôt religieuse. Du coup, les jeunes urbains, les étudiants, les membres des classes moyennes et supérieures laïcisées se sont saisis de l’enjeu politique et ont opposé à l’argumentaire islamique une sorte de nationalisme de l’usage des boissons alcoolisées, invoquant une tradition qui les distingue des musulmans arabes, une pratique viticole ancienne et une production nationale, d’ailleurs labellisée comme telle, le raki.

« Au final, on parle bien plus de l’alcool qu’on ne boit de l’alcool » conclut Sylvie Gangloff en évoquant les débats publics, à la télévision ou dans la presse. D’une manière générale, on boit assez peu en Turquie, voire pas du tout dans certaines régions. Deux litres en équivalent d’alcool pur par personne et par an, loin derrière nos douze litres en France ou en Allemagne. Mais parmi les pays dits « dry » – par opposition à ceux, comme le nôtre, qualifiés de « wet » – la Turquie se place devant ses voisins syriens ou irakiens. La boisson de la sociabilité conviviale largement la plus répandue est le thé, qui dispose des lieux de consommation les plus nombreux, les çay salonu , littéralement salon de thé, l’équivalent turc de notre « bistrot du coin ». Les bars et cafés proposant de l’alcool en toute légalité sont en général regroupés dans certains quartiers, voire quelques rues bien délimitées. Et il y a des disparités régionales considérables : entre le département où l’on boit le plus et celui où l’on boit le moins, la différence est de l’ordre de 60 fois plus – ou moins !

Les Turcs n’ont pas développé la pratique du « troisième lieu », celui de la transition entre vie active et sphère privée, où l’on prend un verre entre amis après le travail, pas plus que la coutume de l’apéro. La tradition viticole de l’Anatolie, entretenue pendant des siècles par des populations non-turques et non-musulmanes – grecques, arméniennes, syriaques – n’a été reprise que très partiellement, même si elle est invoquée par la minorité éclairée, et très élevée socialement, des dénommés « amateurs de vin » – médecins, hommes d’affaires, avocats, universitaires, intellectuels… Le raki est le breuvage national, un alcool de raisin légèrement anisé à boire coupé d’eau et très frais. Il est surnommé le « lait de lion » en référence à son image de virilité et au fait que l’eau ajoutée lui donne une apparence laiteuse. Les femmes n’en boivent pas, lui préférant le vin – quand elles en consomment – une pratique qui fonctionne là aussi comme un marqueur social. « En Angleterre – titrait le quotidien Sabah – les femmes libérées deviennent alcooliques. »

Comme ailleurs en Europe, on constate une augmentation de la consommation d’alcool chez les jeunes, et même s’il reste une marge appréciable pour en faire un problème de santé publique, les autorités s’en sont saisies dans leur campagne de stigmatisation morale des consommateurs. Sans atteindre les pratiques du « binge drinking » ou de la « biture express » – en français dans la bouteille – les jeunes Turcs se révèlent adeptes de la cuite du samedi soir. Par ailleurs, la progression dans le niveau d’études estompe à cet égard les frontières de genre : les jeunes femmes boivent autant que les garçons. Lesquels ont tendance à préférer la bière, en passe de détrôner le raki dans cette classe d’âge. Du temps où la publicité était autorisée pour l’alcool, l’une d’elle vantait les qualités nutritionnelles de la bière et affichait sans vergogne : « une pinte = deux œufs ». « Les femmes qui insistent pour boire de la bière – affirme une doctorante d’Istanbul – elles le réclament comme une identité masculine. »

L’alcool est donc un marqueur fort en Turquie, social, politique et ethnique. Les alévis, des chiites rompus à la pratique de la takkiya , la dissimulation, et qui représentent près d’un quart de la population turque, ont su ménager depuis belle lurette des espaces de permissivité notamment dévolus à la consommation prohibée. Et dans le quartier stambouliote branché de Beyoglu, une guerre symbolique s’est déclenchée contre la municipalité islamiste : la guerre des terrasses, afin de préserver des menées intégristes ces lieux de convivialité à l’air libre.

Jacques Munier

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Dilek Yankaya : La nouvelle bourgeoisie islamique. Le modèle turc (PUF)

http://www.franceculture.fr/emission-l-essai-et-la-revue-du-jour-la-nouvelle-bourgeoisie-islamique-revue-herodote-2013-05-06

On les appelle les « tigres anatoliens », en référence aux tigres asiatiques des économies émergentes d’Asie du sud-est, et parce qu’ils viennent des provinces anatoliennes autrefois marginalisées par la modernisation laïque voulue par Mustafa Kémal. Ce phénomène récent de l’émergence d’une bourgeoisie conservatrice d’entrepreneurs est lié à la libéralisation économique et à la montée en puissance du courant de l’islamisme politique…

FCP
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Revue France Culture Papiers N° 14

http://www.franceculture.fr/blog-au-fil-des-ondes-2015-05-27-france-culture-papiers-n°-14-en-kiosque-et-en-librairie-vendredi-29

Avec le grand dossier Penser & se dépenser, une invitation à la philosophie du sport : du lourd, du sain et de la sueur… Je rappelle au passage que le raki , le réjouissant emblème de la laïcité turque, porte un nom qui vient de l’arabe arak , qui signifie « transpiration »… du raisin ou des méninges – allez savoir

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