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Centenaire du génocide arménien / Revue d’histoire de la Shoah

5 min
À retrouver dans l'émission

Arnold J. Toynbee : Les massacres des Arméniens. Le meurtre d’une nation (1915-1916) Payot / Revue d’histoire de la Shoah N°202 Se souvenir des Arméniens 1915-2015 Centenaire d’un génocide

Il y a cent ans exactement, le 24 avril 1915, les premières arrestations et les assassinats des membres de l’élite intellectuelle et politique arménienne à Constantinople marquaient le début du génocide. Le grand historien britannique Arnold Toynbee a analysé à chaud les événements, il a publié le premier livre sur la question quelques mois après

toynbee
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Le mot « génocide » n’existait pas encore. On peut rappeler à cet égard le rôle qu’a joué la destruction des Arméniens de Turquie dans l’invention du néologisme par Raphael Lemkin et la genèse de sa démarche pour aboutir à la pénalisation des crimes de masse perpétrés par un État, jusqu’à ce que le génocide devienne une catégorie du droit international avec la Shoah. Mais si le mot n’existe pas en 1915, les faits sont très vite connus. L’Empire ottoman a beau avoir profité de l’engagement des grandes puissances dans la guerre pour régler définitivement la question arménienne, liée à la lancinante « Question d’Orient » concernant le statut et la protection des populations chrétiennes, la presse des pays de l’Entente et de pays neutres comme les Etats-Unis rend compte pratiquement en direct des déportations, des violences et de l’extermination des Arméniens. Une commission d’enquête américaine réunie en septembre 1915 publie un rapport contenant de nombreux témoignages de diplomates ou de missionnaires présents sur le terrain. Mais le livre du grand historien britannique âgé alors de 26 ans est le premier, quand les faits se déroulent encore, à les analyser pour ce qu’ils sont, mettant en lumière leur caractère rigoureusement planifié.

Arnold Toynbee insiste sur l’absence des motivations religieuses qui pourraient apparenter le génocide à un pogrom, une éruption de violence incontrôlée à l’encontre d’une population dont il décrit la coexistence pacifique avec ses voisins musulmans, son rôle économique et social éminent. Nombreux furent d’ailleurs ceux qui tentèrent de protéger des Arméniens et l’on compte quelques gouverneurs ottomans qui refusèrent d’exécuter les ordres, et furent aussitôt remplacés. « Le crime fut organisé de façon très systématique – écrit-il – car nous avons la preuve que la façon d’agir fut la même dans plus de cinquante endroits différents (…) Au jour fixé, les rues de la ville était occupées par la gendarmerie locale, baïonnette au bout du fusil et le gouverneur ordonnait à tous les Arméniens capables de porter les armes (…) de se présenter devant lui sous peine de mort. » Menés hors de la ville les malheureux étaient alors assassinés jusqu’au dernier. C’était la première phase. La suivante consistait à rassembler les femmes, les enfants et les vieillards pour les déporter, non sans avoir prélevé les garçons ou les plus jolies femmes réduits en esclavage. Sur les routes commençait alors le calvaire, l’épuisement, les violences et la mort. Les témoignages cités par Toynbee décrivent l’insoutenable marche forcée, les chemins jonchés de cadavres, l’apocalypse de tout un peuple et pour finir les meurtres en série des survivants dans le désert syrien.

L’historien n’a pas seulement eu recours aux dépositions devant la Commission américaine, aux nombreux articles publiés dans la presse, ou aux documents du recueil suisse du Comité de l’Œuvre de Secours 1915 aux Arméniens. Pour les besoins d’un ouvrage rassemblant des pièces diplomatiques commandé par le Foreign Office, il a eu accès à des rapports circonstanciés. Les témoignages et récits de diplomates, militaires, voyageurs, commerçants, missionnaires composent donc l’ensemble des « preuves » dont il instruit son dossier. Les déclarations des rescapés des massacres l’abondent également. Comme le rappelle Claire Mouradian qui a réalisé l’édition critique dont nous disposons aujourd’hui, il a vérifié et croisé toutes ces sources. Car dès le début les responsables ont tenté de dissimuler l’ampleur et le caractère organisé du crime de masse. Un chapitre du livre est d’ailleurs consacré aux Fausses excuses : le prétendu complot des Arméniens pour empêcher la victoire des Ottomans face aux Russes, qui aurait justifié des mesures de précaution et de rétorsion. S’il y a bien eu quelques combattants qui sont passés du côté russe l’immense majorité de la population arménienne, peu concernée, attendait sagement la fin du conflit. Et le ministre de la guerre Enver Pacha lui-même vantait en février 1915 la loyauté des 200 000 Arméniens mobilisés au cours d’un entretien avec l’évêque de Konia. On sait désormais que le négationnisme est consubstantiel à l’entreprise génocidaire dès ses débuts. Dans ce livre on voit l’historien du présent se débattre avec lui. Mais le fantasme de pureté ethnique qui a inspiré les criminels devra bien un jour ou l’autre rendre les armes. La société turque s’y prépare, elle qui se découvre des ascendants familiaux arméniens. Il se pourrait même, en l’absence de démenti, que l’ex-Président Abdullah Gül ait du sang arménien par sa grand-mère.

Jacques Munier

A retrouver sur France Culture dans L’essai et la revue du jour

http://www.franceculture.fr/emission-l-essai-et-la-revue-du-jour-armeniens-le-temps-de-la-delivrance-la-revue-des-etudes-armenie

cemal
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A lire aussi :

Hasan Cemal : 1915, le génocide arménien

« La déportation et le massacre des Arméniens en 1915, la question de leur reconnaissance et les débats relatifs à l’effondrement de l’Empire ottoman, cette période de la Première Guerre mondiale où les terres impériales ont subi des attaques conjointes de la part des Alliés et de la Russie tsariste n’ont cessé d’agiter la Turquie depuis sa fondation. En 2005, des versions antinomiques de l’Histoire se font face lorsqu’un groupe d’intellectuels turcs se prononce pour la reconnaissance du génocide.

Parmi eux, Hasan Cemal, petit-fils du dernier ministre de la Marine et gouverneur de Syrie en 1916-1918, Djemal Pacha (1872-1922), considéré comme l’un des instigateurs du génocide. Il a choisi de raconter ici son expérience individuelle et familiale. Ce livre, qui a fait grand bruit en Turquie, retrace aussi le parcours d’un homme de gauche qui, d’Erevan aux États-Unis en passant par la France, dans la diaspora arménienne, désire tendre la main et rendre hommage à son ami Hrant Dink, le journaliste à l’origine de ce processus, qui fut assassiné en 2007. Un essai essentiel dans une démarche inaugurée il y a dix ans et qui entend prendre en compte la part arménienne du peuple de Turquie. » Présentation de l’éditeur

Revue d’histoire de la Shoah N°202 Se souvenir des Arméniens 1915-2015 Centenaire d’un génocide

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La revue a choisi de publier de nombreux documents : archives diplomatiques et militaires, correspondances, rapports et témoignages qui montrent notamment que le projet de « liquider la question arménienne en liquidant les Arméniens » selon la formule d’un haut responsable turc était dans l’air depuis longtemps. 350 pages de textes rassemblés par Yves Ternon et Raymond Kévorkian

A lire aussi les deux contributions de Claire Mouradian :

La diplomatie des petites nations : 1913-1923, une décennie de (vaines) tentatives pour résoudre la question arménienne

Le télégramme, outil de génocide : le cas arménien

L’exposition Le génocide des Arméniens au Mémorial de la Shoah, jusqu’au 27 septembre 2015 :

http://genocide-des-armeniens.memorialdelashoah.org/

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