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Comment les médias parlent des émotions / Revue Langage & société

4 min
À retrouver dans l'émission

Alain Rabatel, Michèle Monte et Maria das Graças Soares Rodrigues (ss. dir.) : Comment les médias parlent des émotions. L’affaire Nafissatou Diallo contre Dominique Strauss-Kahn (Lambert-Lucas) / Revue Langage & société Dossier Genre, langage et sexualité (Fondation MSH)

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On sait désormais que loin d’être à l’opposé de la raison les émotions ont un caractère rationnel, comme réaction à un événement et évaluation d’une situation. C’est encore plus vrai lorsqu’elles sont exprimées par des mots ou traduites par un comportement. La sémiotique des émotions s’intéresse au discours mais aussi aux postures, aux silences et aux images. Dans le cas de l’affaire du Sofitel, celles-ci furent particulièrement évocatrices. DSK menotté, encadré et serré de près par des policiers, l’image a déclenché l’onde planétaire d’un frisson cathartique. Il n’y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne … La mise en récit par les journalistes du monde entier de la chute brutale du charismatique et sulfureux directeur du FMI, qui était alors le plus probable futur président de la cinquième puissance mondiale, est un morceau de choix pour les spécialiste de l’analyse du discours. En quelques jours l’affaire a fait la une d’environ 150 000 quotidiens.

Les auteurs de cet ouvrage collectif étudient notamment comment les différents médias ont « accommodé l’affaire en la lisant à travers le prisme d’intérêts nationaux ou partisans particuliers ». L’hostilité au FMI au Brésil, la réaction communautaire en Afrique, le désir en Europe de régler certains comptes avec la France, ont sensiblement infléchi la relation de l’événement. Coincés dans la double contrainte d’informer et de susciter l’intérêt du lecteur, les journalistes n’ont pas hésité à verser dans le spectaculaire. « La gauche passe du caviar au stupre », « FMI court à poil après la femme de chambre », « Paris sur la sellette », « Braguette effrénée », « La fantaisie despotique d’un soixante-huitard »… Les titres ne mégottent pas leur pesant de salace et relaient à profusion l’émotion dans tous les registres de la litote de l’hyperbole ou de l’ironie. Concernant une affaire alors à bien des égards mystérieuse et non jugée, la curiosité du public est également prise en compte, comme à la une de Libération par la photo représentant la porte fermée de la chambre 2806, une scène de crime fermée sur elle-même, la curiosité qui par ailleurs ne manque pas de mobiliser le lexique de la narration et du suspens : saga, feuilleton, invraisemblable, fascination .

En manque cruel d’informations et de faits, la presse française balançait sans cesse entre le récit factuel de la procédure et le commentaire inspiré, brouillant cette distinction essentielle du métier. Un déséquilibre entre l’omniprésence du prévenu et la discrétion de la victime posait problème à certains, une contradiction que relayait la lourde dissonance cognitive de genre à gauche : féminisme contre respect de la présomption d’innocence. Dans les médias africains, le point de vue de Nafissatou Diallo était davantage pris en compte. Mais dans La Croix , Bruno Frappat constatait : « Une image nous hante : celle d’un homme. Une absence d’image nous poursuit : celle d’une femme. » Ils ont été rares ceux qui, comme Marc Weitzmann dans Libération ont essayé de se mettre à la place de la victime après la parution du rapport du procureur : « Please, I don’t want to lose my job. » La phrase qu’elle dit avoir prononcé sonne très vrai – écrit-il. Se défendre en frappant DSK n’était pas seulement prendre le risque de se faire virer, c’était peut-être bien aussi tout simplement inconcevable. »

Retour à l’actualité immédiate et au dernier épisode de la saga sexuelle et judiciaire de DSK. Je cite l’article d’Ondine Millot qui a suivi le procès de Lille pour Libération , un procès qui connaît son épilogue aujourd’hui : « Ils se lèvent, circulent entre les bancs, se saluent, discutent, sourient. Elles sont assises, raides, leur visage tourné vers les juges, figées. Au tribunal correctionnel de Lille, premier jour du procès du Carlton : deux mondes. Celui des prévenus, dix hommes en costume et trois femmes autour d’un Dominique Strauss-Kahn bronzé et liant, serrant des mains, touchant des épaules. Celui des parties civiles (prostituées ou anciennes prostituées), quatre femmes immobiles, statufiées, dont on n’aperçoit que le dos. Les premiers – beaucoup de ventres rebondis, de crânes dégarnis – sont dans la partie droite de la salle. Les secondes, fines, serrées les unes contre les autres, sont tout à gauche. L’audience, qui doit durer trois semaines, affiche dès l’ouverture l’image d’un fossé. »

Jacques Munier

langage
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Revue Langage & société Dossier Genre, langage et sexualité (Fondation MSH)

http://www.editions-msh.fr/revues/?collection_id=526

Le langage qui, selon Luca Greco qui a coordonné ce dossier, est « la face cachée du genre ». Il occupe une place très importante dans les pratiques et revendications des féministes ainsi que dans les travaux des chercheurs en études de genre, ce qu’illustre bien cette livraison de la revue.

« Ce dossier présente des recherches qui articulent les relations entre genre, sexualité et langage dans une grande diversité de contextes. Les travaux s'appuient sur des situations sociales et des données aussi diverses telles que les coming out hétérosexuels dans les conversations à la radio dans la Suisse Alémanique et dans les annonces sur youtube, les débats sur l’accouchement dans un forum pour femmes enceintes, les récits des employées de maison au Pérou et la perception de la voix.

La diversité des données, des contextes et des langues, l’ancrage dans l’actualité politique et la focalisation autour des questions liées au genre, à la sexualité, à la race via le langage montrent l’extrême richesse d’un nouveau champ d’étude qui ne cesse de s’accroître et de gagner en visibilité dans les études de genre et les sciences sociales.

Ce dossier met en dialogue l’analyse du discours, la sociolinguistique, l’analyse conversationnelle ainsi que la sociophonétique. » Présentation de l’éditeur

Sommaire

Luca Greco, « Présentation : la fabrique des genres et des sexualités »

Lorenza Mondada et Florence Oloff, « 'Hetero oder homo ?' La performance d'un coming out hétérosexuel à la radio »

Noémie Marignier, « L'agentivité en question : étude des pratiques discursives des femmes enceintes sur les forums de discussion »

Carola Mick, « Se raconter en situation de marginalisation. Genre et langage dans des récits de migration d’employées de maison péruviennes »

Aron Arnoldet Maria Candea, « Comment étudier l’influence des stéréotypes de genre et de race sur la perception de la parole ? »

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