LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

Défense du secret / Revue Sigila

5 min
À retrouver dans l'émission

Anne Dufourmantelle : Défense du secret (Payot) / Revue Sigila N°35 Dossier Le nu

secret1
secret1

« Des registres de la prière – résume l’auteure – à ceux, profanes, de l’écoute de la voix intérieure, de la rêverie nonchalante à l’ennui, de l’écriture de la lettre au temps étiré de l’attente, les voies du secret donnent accès à un horizon d’immanence illimité. » Mais à part dans les coulisses du pouvoir et pour les transactions bancaires, notre époque de transparence affichée leur est généralement hostile. Tout est fait pour nous détourner de ces moments d’intimité à soi, pour combler le silence par du bruit, pour capter le regard par toute une série d’écrans et nos personnes par une batterie de caméras de surveillance. Pour le fondateur de Facebook, Marc Zuckerberg, la vie privée est – je cite « une norme sociale anachronique ». Foucault l’a dit sur tous les tons : nous vivons une civilisation de l’aveu. Pourtant la transparence n’est pas la vérité, laquelle présuppose le secret comme dans la définition grecque de l’aletheia que rappelait Heidegger en insistant sur son caractère de dévoilement . Le secret est consubstantiel à nos existences. Le domaine de l’intime, qu’on appelle aussi joliment son « for intérieur » est constitutif du sujet qui s’appartient d’abord à lui-même. C’est aussi sa force. D’où cette « défense et illustration », cette apologie du secret.

Anne Dufourmantelle est psychanalyste, elle n’ignore rien de la toxicité potentielle de certains secrets, dissimulations familiales ou mensonges d’état. « On peut être à son insu le dépositaire de sa propre histoire. » Un secret dont on peut dire alors que « c’est lui qui vous garde », et non l’inverse. Mais la plupart du temps le secret qui remonte dans l’analyse est la trace enfouie d’une ancienne félicité perdue, une caresse maternelle qui continue à nous mettre au monde et qui est à l’origine de nos émotions. « Dans le rêve – je cite – le lapsus, l’affect, ce temps-là de l’enfance est contemporain de l’événement le plus récent. »

Curieusement, l’étymologie relativement récente du mot renvoie au lexique des moissons. Segreda/secretus apparaît au Moyen-Âge pour désigner l’opération qui consistait à séparer les bons et les mauvais grains d’une récolte. Par extension le terme a servi à définir d’autres formes de mise à l’écart : lieux d’aisance, tiroirs cachés, lettres confidentielles. Le sentiment amoureux entretient un rapport tourmenté avec le secret. Il s’en accommode mal, lui qui est à la fois exalté par l’intimité, le secret de l’autre et désireux de le percer. La jalousie, le désir de possession viennent vite à bout des jeux de la séduction. Savoir entretenir le secret, la surprise, est peut-être la clé d’une vie amoureuse réussie.

Le secret est symboliquement requis dans toute métamorphose, qu’elle soit rituelle ou naturelle. C’est le passage de la chrysalide au papillon, ou l’entrée dans l’âge adulte qui prescrit dans les sociétés traditionnelles une initiation secrète, ou encore la naissance et la réalisation d’une œuvre d’art. La métamorphose suppose un moment secret comme la condition essentielle de son déploiement, pour que puisse éclore ce qu’elle porte en elle à titre de promesse. C’est cela qu’Aristote appelait puissance .

Il y a dans le livre d’Anne Dufourmantelle une belle histoire de psychanalyse, une histoire de secret à double détente qui induit une confusion pour le coup salutaire dans le transfert. Une histoire à tiroirs, de ceux qu’on appelle les « secrets ». Je ne vous la raconterai pas mais je vous invite à la découvrir. Peut-être y trouverez-vous un secret à partager. (Storia I )

Jacques Munier

sigila
sigila

Revue Sigila N°35 Dossier Le nu (Editions MSH)

http://www.fmsh.fr/fr/c/7218

« La nudité ne défend rien, ne couvre ni ne cache rien, pourtant elle est secrète. Elle est peut-être même l’une des essences du secret » affirme Anne Dufourmantelle. On doit donc rendre hommage à l’heureuse intuition de Florence Lévi qui dirige cette revue transdisciplinaire franco-portugaise entièrement consacrée au secret d’avoir choisi le thème de la nudité pour cette livraison. Car s’il existe quelque chose comme une image du secret – ce qui confine à l’oxymore – ce serait sans doute le corps nu qui pourrait en donner une idée. La nudité est un processus, qui renouvelle sans cesse sa marge de secret, et l’empire de l’ombre. Les professionnelles du dénudement appellent ça « effeuillage ». Il n’y a pas de « mise à nu intégrale » mais un dévoilement qui recèle des plis, des attaches et des chutes. La profondeur c’est la peau, disait Valéry.

En écho on pourra lire la méditation poétique de Jean-Luc Nancy : Nu énuméré , ou celle de Paul Éluard, Amoureuse au secret derrière ton sourire . « Toute nue les mots d’amour découvrent tes seins et ton cou… »

Ou encore l’étude de l’anthropologue Sébastien Gaillot sur le rôle des tatouages intimes dans la nudité pourtant assumée des peuples océaniens…

Au sommaire

Préliminaires : Jean-Luc Nancy : Nu énuméré

Nu académique (dessin)

Jean-Jacques Wunenburger : L'impossible dévoilement de la nudité

Michèle Consolo-Courtillot : Se savoir nu et mortel : punition ou don de Dieu ?

Victor Azoulay : Le nu, l'intime, le regard…

David Chambard : « Homme fil(le) » (dessin)

Delphine Bouit & Florence Lévi : À vue de nez

Antoine Kruk : Crazy (dessin)

Delphine Bouit : The new nu

Robert Misrahi : Réflexion sur le nu féminin

Christophe Loyer : Etrédir ou la chair du monde

Isabelle Baladier-Bloch : « Nackt ! »

André Bolzinger : Visages nus, corps habillés

Lise Manin : Regards interdits. Hygiènes, pudeurs et nudités féminines au second xixe siècle

Sébastien Galliot : Dissimuler la nudité ? Secrets initiatiques et marques corporelles en Océanie

Denise Bernuzzi de Sant'Anna : Beleza "made in Brazil"

Ahmed Farid Merini : Le voile et le nu

Latefa Lakdar Ghazal: L'insoutenable nudité

Sylvette Dufour : Un nu peut en cacher un autre

Famille Tupinamba à l’ananas (gravure)

Anthologie du secret

Jean de Léry : Histoire d’un voyage en la terre du Brésil, extrait du chapitre viii

Paul Éluard : Amoureuse au secret derrière ton sourire

Manuel Bandeira : Nú / Nu (trad. Monique Le Moing)

Fernando Pessoa : Entre o luar e a folhagem

Júlio Pomar : Do fim dos segredos

L'équipe
Production
Avec la collaboration de
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......