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Éloge du maquereau / Revue Feuilleton

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René-Louis Doyon : Éloge du maquereau (Serge Safran) / Revue Feuilleton N°11

eloge couv
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C’est un éloge paradoxal, évidemment pas un panégyrique, le fruit de la curiosité de son auteur René-Louis Doyon, dit le Mandarin – du nom d’une revue dont il était l’unique contributeur – le Cyclope ou encore Quéqué pour les intimes… Cet humaniste tard venu, qui s’est fendu d’un Argot des typographes, éditeur au flair infaillible, libraire et bibliophile auquel André Malraux remit en 1956 le Prix des bouquinistes, traducteur de La Célestine , la mère maquerelle de Fernando de Rojas, cet érudit non-conformiste se demande comme Anatole France pourquoi diable « ce poisson est-il si diffamé ? » Car « il n’en est pas de plus azuré, de plus ocellé, de plus gracieux ».

Si l’on s’aventure du côté des déclinaisons onomastiques, la perplexité ne fait que croître avec la prolifération d’un ichtyomorphisme tenace qui, par « diminution, augmentation, parenté, condensation et autres constructions spontanées » aboutit à toute une famille d’équivalents piscicoles où l’on retrouve l’apocope Mac et du coup notre familier « mec » ou « mecton », mais aussi Poisson , Poisse , Barbeau , Barbille , avec une « acception de qualité » pour Dauphin , doté d’une image flatteuse… Dans cette dérive psychosémantique, laissant aux Lyonnais qui vont « à la pie et au geai » les volatiles comme Faisan , on peut aboutir à l’étonnant quoique peu usité Philosophe , qu’on emploie là selon l’auteur « avec une certaine justesse et un humour certain », lequel philosophe « se dit aussi – je cite – d’un joueur qui dans un tripot ne pactise avec aucun voisin et s’évertue à tricher ». On parle alors également d’un Grec , d’un sage et par extension et référence implicite à Diogène, le mot s’applique aux chiffonniers, à cause de la lanterne ! Les voies du langage populaire ne sont pas toujours impénétrables mais souvent tortueuses.

René-Louis Doyon explore les ressources d’autres langues européennes et mêmes orientales, comme le chinois. Je retiendrai l’espagnol chulo avec son symétrique chulona , femme à mec, et son mélange « d’aristocratie et de goûts canailles » puisqu’on désignait ainsi le premier d’Espagne, le roi Alphonse XIII, en signe de « popularité amusée ». Aujourd’hui on dirait plutôt golfo , et le terme embajador , utilisé à Séville n’a rien à voir avec la diplomatie, si ce n’est un lointain rapport avec l’office de l’entremetteur. Macareno , où l’on peut être tenté de retrouver la racine mac , provient en fait du nom d’un quartier populaire de la dite ville où l’individu prospère.

Ce riche dépôt des langues s’explique sans doute par le fait que le plus vieux métier du monde semble avoir toujours supposé cette fonction universelle du souteneur et profiteur, laquelle serait du coup la deuxième en ancienneté. Mais le mystère reste entier quant à l’attribution du nom vernaculaire de l’espèce marine Scomber à cette infâmante activité. Après avoir passé en revue les explications les plus fantaisistes relevant de la vie sexuelle et de la polygamie supposée des poissons, qui sont comme on sait des ovipares « dont les œufs sont fécondés en dehors des sujets et au gré des courants », l’auteur retient une hypothèse sérieuse, désignant l’origine orientale et hébraïque du verbe makar , qui signifie échanger, livrer, vendre et même marier, et d’où vient le latin mercator , notre marchand , y compris Mercure, dieu des trafics, des voleurs et du coup, des proxénètes et des maquereaux. D’où maquignon , maquignonner ou maquer . L’auteur cite le cardinal de Granvelle qui disait de Catherine de Médicis que sa grande fortune personnelle « lui permettait le maquignonnage de femmes, les dames de la cour, s’entend ».

Mais comment un homme marqué par la réprobation universelle, au rôle suscité par les faiblesses du sexe s’est-il retrouvé au confluent d’un poisson frayant au Nord et d’un mot venu d’Orient, signifiant tous les trafics, la question reste entière, tant il est vrai qu’à creuser l’énigme, on ne fait souvent que reculer le mystère.

Jacques Munier

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Revue Feuilleton N°11

Pour voyager encore, dans une autre Amérique, celle des marges et des laissés-pour-compte, mais aussi des surfers drogués jusqu'à la moelle, des gourous (fonder une nouvelle religion est une affaire rentable dans ce pays), les expériences du Pentagone pour évaluer les effets de certains neurotoxiques comme le gaz sarin mais aussi le LSD pendant la guerre sur 5000 soldats...

http://revuefeuilleton.com/fr/issue/20/feuilleton-n11

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