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Giorgio Agamben / Revue Paris Review

5 min
À retrouver dans l'émission

Giorgio Agamben : Le feu et le récit (Rivages) / Revue Paris Review Vol.III L’art de la nouvelle (Christian Bourgois)

agamben
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« Il faut avec les mots de tout le monde écrire comme personne » disait Colette qui évoque la confrontation de l’écrivain avec la page blanche, la « main qui tremble » dont parlait Dante, cette sorte de « résistance » discrète et intérieure qui suspend le pouvoir d’agir et de créer. Cette question est au cœur du dernier livre de Giorgio Agamben, et de son essai central intitulé « Qu’est-ce que l’acte de création ? » Les mots de tout le monde dont parle Colette, c’est la langue dans sa fonction sociale de communication et d’information. Faire œuvre de création avec cette même langue c’est évidemment l’ouvrir à un autre et nouvel usage possible. Mais le philosophe suggère de concentrer son attention sur la deuxième partie de la proposition : « écrire comme personne », qu’il faut entendre dans son sens le plus fort – non pas seulement au sens de « comme personne ne l’avait fait auparavant », mais littéralement, comme si personne n’avait écrit. La phrase de Colette, simple et limpide, m’est venue à l’esprit en suivant le raisonnement subtil d’Agamben. Lui se réfère à Gilles Deleuze pour exprimer cette dialectique aristotélicienne de la puissance et de l’acte qui est au cœur de la création, et pas seulement littéraire. Deleuze parle de « résistance », là aussi en un double sens : résistance aux « mots de tout le monde » – et, je cite : « au paradigme de l’information à travers lequel le pouvoir s’exerce » dans nos « sociétés de contrôle ». Mais l’autre sens, plus intérieur, désigne pour Agamben, à la lumière d’Aristote, le hiatus, le moment indéterminé de résistance qui perdure chez l’artiste entre son pouvoir d’agir, son talent, son métier, bref son « habitus », et l’acte créateur comme tel : un suspens, une réticence, une rétention qui donne à l’œuvre sa contingence propre – sa nécessité – et son absolue singularité. Gilbert Simondon, que Deleuze a beaucoup lu, décrivait l’homme comme un être à deux phases qui résulte de la dialectique entre une partie impersonnelle, qui précède et dépasse le sujet, sa face sociale en quelque sorte, et une partie individuée et personnelle qui lui résiste obstinément. La puissance du génie créateur qui pousse vers l’œuvre est l’affaire de la première, le « caractère » qui lui oppose une résistance opiniâtre déploie l’énergie discrète de la seconde, qui marque l’œuvre de son empreinte.

D’où les « affres » si souvent décrites et le sceau de l’inachèvement apposé sur tant de chefs-d’œuvre, la différence entre production et création, le goût des romantiques allemands pour le fragment ou l’esquisse, le geste légendaire de Bonnard qui retouchait ses peintures après qu’elles aient été accrochées dans les galeries ou les musées, le projet ininterrompu du Livre chez Mallarmé, ou le genre littéraire de la « rétractation » adopté par St. Augustin au soir de sa vie, non seulement pour amender ses œuvres antérieures mais surtout pour en éclairer le sens à nouveau et, d’une certaine manière, en poursuivre l’écriture. La création du monde « ne s’est pas achevée le sixième jour mais continue à l’infini », affirme Agamben en relisant l’Écriture, le septième jour – celui du repos divin – étant ouvert à l’éternelle évolution et à l’histoire des hommes. Et l’œuvre d’art ne se forme pas au terme prescrit par sa croissance organique ou par l’intention initiale de l’artiste, mais là où celui-ci l’arrête arbitrairement, alors que tout en lui semble résister à cet achèvement.

C’est ce « reste désœuvré de puissance » qui, selon Aristote, définit le mieux l’humanité de l’homme, naturellement prédestiné à aucune existence ni tâche particulière, qui augure également de sa liberté, notamment celle de décider de son bonheur et donc de sa politique. C’est aussi la condition de l’histoire, laquelle s’écrit en référence à un manque, un oubli : celui des origines, que Walter Benjamin avait comparé à un tourbillon qui attire sans cesse le présent dans son vortex, toujours immanent au devenir. L’histoire au sens de récit et pas de chronologie, a commencé à s’écrire là. Le livre d’Agamben s’ouvre sur un épisode rapportée par Gershom Scholem. Un rabbin avait l’habitude, quand il avait une tâche difficile à accomplir, d’aller méditer en prière devant un feu dans un bois. À la génération suivante, on ne pouvait plus faire le feu mais la prière dans le bois était aussi efficace. À celle qui suivit, on avait oublié où était le bois, quelle était la prière mais on continuait à raconter l’histoire. C’est la perte du feu, du lieu et de la formule qui ouvre la voie au récit et le champ à la littérature.

Jacques Munier

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Revue Paris Review Vol.III L’art de la nouvelle (Christian Bourgois)

Publication trimestrielle anglophone de littérature fondée en 1953 et qui publia Jack Kerouac, V. S. Naipaul, Philip Roth, Italo Calvino, Samuel Beckett, Nadine Gordimer ou Jean Genet, The Paris Review est un laboratoire de la nouvelle fiction. L’idée de cette anthologie a été de demander à vingt maîtres de la nouvelle de choisir leurs préférées dans les archives de la revue et de les présenter en définissant ce qui en fait le succès comme œuvre de fiction.

Au sommaire, un maître du genre : Jorge Luis Borges… et sa nouvelle de 1962 : « Funes ou la mémoire » …et beaucoup d’écrivains américains…

A lire par exemple « Dîner à la banque d’Angleterre », de Guy Davenport, immense écrivain qu’on a pu comparer à James Joyce (qui lui aussi a écrit des nouvelles : les « Dubliners »)

Ou encore la nouvelle de la fantasque Jane Bowles, auteur mythique d’un premier et unique roman, « Deux dames sérieuses » … et, ici, d’une nouvelle intitulée « Le journal d’Emmy Moore », qui a tout d’une dernière nouvelle… où Emmy dit : « Quand je ne suis pas soûle, j’aime boire une tasse de chocolat avant d’aller me mettre au lit. Mon mari aussi »

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