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Jack Goody / Revue Terrain

4 min
À retrouver dans l'émission

Jack Goody : Mythe, rite et oralité (Presses universitaires de Nancy) / Revue Terrain N°64 Dossier Virus (Editions MSH)

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Dans ce livre Jack Goody interroge les grandes notions de l’anthropologie du symbolique et s’en prend à certaines conceptions jugées réductrices ou fixistes, notamment celles qui relèvent du structuralisme et conduisent selon lui à représenter les cultures dans une sorte de « présent ethnographique à sens unique » où la « mentalité primitive » est perçue comme statique. L’anthropologue de La logique de l’écriture et de La raison graphique plaide pour une approche plus cognitive des phénomènes liés à la transmission culturelle, plus dynamique aussi, et en termes de technologies de l’intellect . Dans cette perspective l’oralité a son efficience propre, elle n’est pas archaïque ou inférieure à l’écriture, et lorsqu’à la manière de Lévi-Strauss on analyse un corpus de mythes transcrits , on perd le lien vivant au contexte d’énonciation, aux interactions avec l’auditoire qui est rarement passif, et donc une part importante du sens produit par la performance dans sa fonction sociale.

Cette position l’amène également à récuser l’intangibilité de la frontière entre culture orale et écrite, ne serait-ce que parce que dans nos sociétés modernes l’oralité reste un vecteur essentiel de communication, avec ses technologies propres – la radio en est un bon exemple – et la porosité des domaines respectifs de l’écrit et de l’oral, comme dans les différents registres de la communication numérique – sms ou réseaux sociaux – où le style oral contamine sans cesse l’écriture. Inversement, dans les sociétés sans écriture l’oralité a sa logique propre. « Les mythes sont des formes orales standardisées – précise l’auteur – les mythologies sont des corpus de contes surnaturels en provenance de sources multiples qui ont été reconstruits par l’observateur, comme c’est le cas des Mythologiques de Lévi-Strauss. »

Jack Goody insiste dans ces pages sur l’importance du magnétophone qui a permis de remédier à la situation classique de l’ethnographie où c’est un « informateur » unique qui délivre sa version du mythe à l’ethnologue dans un échange solitaire. Africaniste au départ, il se réfère notamment au mythe du Bagré chez les LoDagaa du Nord-Ghana qu’il a longuement enquêtés. À la fois récit d’origine et de fondation, programme initiatique puisqu’il décrit les rituels, et épopée historique qui retrace les grands moments et acquisitions de cette culture – la chasse, l’agriculture, l’élevage, la fabrication du fer ou le brassage de la bière – le mythe du Bagré est récité durant six à huit heures devant un auditoire qui scande la récitation en répétant chaque séquence. L’usage du magnétophone, en libérant l’enquêteur de la contrainte de la prise de notes, lui permet de concentrer son attention sur le contexte social, les réactions du public et leurs effets sur la cérémonie. L’appareil peut aussi enregistrer les variantes créatives, voire contradictoires qui ne reflètent pas une seule et unique vision du monde. On peut dès lors sortir du cadre précontraint de l’interprétation où il est d’usage de réinsérer ces variations, et les envisager comme des recréations.

Dans sa préface Jean-Marie Privat rappelle l’importance du contexte dans les célébrations rituelles. La nuit, par exemple, comme chez les instructeurs chamanes Yucunas d’Amazonie colombienne étudiés par Laurent Fontaine, la nuit est réputée propice à l’apprentissage. Elle l’est également à l’envol de l’imagination, au cours de ces veillées dévolues à l’univers des contes, manifestation éminente de la tradition orale. La nuit favorise cette attention flottante, presque somnolente dont parle Walter Benjamin et qui convient à la mémorisation du récit – tentation naïve et spontanée de l’auditeur. « L’art de raconter des histoires – écrit-il dans Le Conteur – est toujours l’art de reprendre celles qu’on a entendues », à condition de s’oublier soi-même pour que les mots s’inscrivent profondément en soi. Et il ajoute cette formule magique : « l’ennui est l’oiseau de rêve, au moindre bruit l’oiseau s’envole ».

Jacques Munier

Laurent Fontaine : La nuit pour apprendre. Le chamanisme nocturne des Yucuna d’Amazonie colombienne (Société d’ethnologie)

http://www.franceculture.fr/emission-l-essai-et-la-revue-du-jour-la-nuit-pour-apprendre-revue-civilisations-2014-03-31

Walter J. Ong : Oralité et écriture (Les Belles Lettres)

http://www.franceculture.fr/emission-l-essai-et-la-revue-du-jour-oralite-et-ecriture-revue-langage-societe-2014-04-01

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Revue Terrain N°64 Dossier Virus (Editions MSH)

http://www.fmsh.fr/fr/c/7131

Au croisement des imaginaires du poison et de la contagion, le virus est un être qui n’a pas les moyens de se répliquer par lui-même et doit pour cela envahir un organisme, une sorte de monstrueuse allégorie de la socialité. C’est pourquoi il se répand également dans nos représentations, en particulier celles qui concernent les systèmes informatiques, une mutation sémantique très présente dans ce numéro.

Au sommaire :

Nicolas Auray & Frédéric Keck, « Virus »

Antonio A. Casilli, « Dr Popp et la disquette. Sida. Sociologie d'une affaire hacker »

Nicolas Auray, « L'invisible et le clandestin. Une ethnographie du virus informatique Storm »

Frédéric Keck, « L'alarme d’Antigone. Les chimères des chasseurs de virus »

Morgan Meyer, « Bricoler le vivant dans des garages. Le virus, le génie et le ministère »

Charlotte Brives & Frédéric Le Marcis, « Réimaginer des communautés ? Le traitement précoce contre le VIH/sida en Côte d’Ivoire »

Thierry Bardini, « Vade retro. virus. Numéricité et vitalité »

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