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Jacques Derrida Écrits sur l’architecture / Revue Lignes

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Jacques Derrida : Les arts de l’espace. Écrits et interventions sur l’architecture (Éditions de la Différence) / Revue Lignes N°47 Dossier Derrida Politique

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Les rapports de Jacques Derrida avec l’architecture datent du moment où le philosophe est invité par Bernard Tschumi à travailler avec Peter Eisenman à un projet de jardin sans végétation au Parc de la Villette à Paris. De cette collaboration est née l’idée d’un jardin d’eau et de pierre qui ne sera finalement pas réalisé. Mais les échanges entre Derrida et les architectes réputés « déconstructivistes » trouveront ensuite de nombreux échos dans sa pensée, même s’il manifeste une certaine réticence à l’égard de cette appellation, ne serait-ce que parce qu’elle masque – selon lui – l’originalité du travail de chacun d’entre eux et leurs différences. Murs penchés, fenêtres ou sols inclinés, poteaux de biais, certains édifices conçus par ces architectes « déconstructivistes » semblent même avoir subi une secousse tellurique, comme la Maison dansante de Prague ou le MIT à Cambridge de Frank Gehry. Le mouvement se réfère également au constructivisme russe des années 20 qui influença le Bauhaus. Au dessus de l’escalier principal du Musée juif de Berlin conçu par Daniel Libeskind, les poutres structurelles sont toutes de guingois. On peut lire dans ce volume un échange entre Jacques Derrida et cet architecte qui évoque le « paradigme de l’irrationnel » en architecture. Réponse de Derrida : « Vous savez que quelqu’un – je crois que c’était un philosophe – a dit que « le langage est la maison de l’être ». Il parlait de sa propre langue. On se sent chez soi quand on parle sa propre langue »… Derrida qui vient de citer Heidegger, la Lettre sur l’humanisme , s’exprime en anglais. Il parle de zigzag pour désigner le sens de son intervention en citant le livre du critique d’art d’origine juive polonaise Jean-Claude Lebensztejn, précisément intitulé Zigzag . Avec un art consommé de la situation – la déconstruction est aussi une pensée de l’événement – il évoque la représentation du vide, très présente dans les conceptions de l’architecte et en particulier dans les espaces du Musée juif de Berlin. On pense alors à l’usage singulier que Derrida fait des notions heideggériennes de Geworfenheit – l’être-jeté – ou de l’être en chemin – unterwegs – soulignant l’instabilité de toute architecture, et qui font signe chez lui vers la figure du spectre et de la hantise, quand habiter s’apparente à hanter.

À propos de Peter Eisenman, l’architecte notamment du Mémorial de l’Holocauste à Berlin, ou du sublime Centre culturel à Saint-Jacques de Compostelle, tout en dénivelés, en pentes et en lignes brisées, Jacques Derrida définit ainsi ce travail : « libérer l’architecture de la valeur de présence, de la valeur d’origine en opérant ce qu’il appelle le scaling – mise à l’échelle – essayer d’affranchir l’architecte de l’échelle humaine comme de la référence anthropocentrique, d’un certain humanisme, en variant le scaling . Dans le même ensemble architectural, il varie les échelles, il n’y a plus une seule échelle, l’homme n’est pas la mesure de cette structure architecturale. » À Madrid, au cours d’une table ronde organisée sur le thème Déconstruction – architecture , il revient sur sa conception de la déconstruction, qui s’est imposée à lui à l’époque où le structuralisme était la pensée dominante, privilégiant « le modèle de la structure comme totalité ». C’est ce modèle qu’il s’agissait alors pour lui de remettre en question. La critique sous-jacente de ce que Kant appelait « l’architectonique » de la pensée, l’art des systèmes, « métaphore des fondations – je cite – des superstructures » s’est trouvée ensuite en affinité avec celle que menaient les architectes de leur côté.

Dans l’entretien avec Eva Meyer qui figure dans le livre, Derrida précise l’un des aspects du lien entre déconstruction et architecture. « L’architecte – dit-il – est celui qui se tient au plus près du principe d’arkhê : commencement et commandement. » Et si l’on suit la traduction proposée par Marcel Détienne, « la force du commencement ». En Grèce ancienne, les fondateurs de cités, de la mer noire à l’Italie du Sud, devaient passer à Delphes recueillir l’oracle d’Apollon pour pouvoir entreprendre leur tâche de bâtisseur. À la fois urbanistes et architectes, on les appelait les archégètes , de arkhê et hegestaï , qui signifie « mener, conduire, ouvrir la route ». Là est sans doute l’enjeu commun le plus décisif entre déconstruction et architecture.

Jacques Munier

Lignes
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Revue Lignes N°47 Dossier Derrida Politique

http://www.editions-lignes.com/DERRIDA-POLITIQUE.html

« La pensée de Derrida ouvre toujours à des interrogations politiques indissociables pour lui de la question de la polis et de la forme ville, et qui mènent aux grands motifs de la ville-refuge, du droit de résidence, de l’hospitalité et de la démocratie à venir » écrit Ginette Michaud dans sa préface au livre sur l’architecture. On peut la retrouver mais dans un autre registre, celui de la littérature, dans cette livraison très politique de la revue Lignes, ainsi que Geoffrey Bennington, Marc Crépon, René Major, Jean-Luc Nancy ou Avital Ronell… Avec des textes politiques de Jacques Derrida

« Derrida politique », n°47 de Lignes, entend affronter ce constat : alors que l’œuvre de Jacques Derrida traverse plusieurs champs de la pensée – la philosophie, la littérature, la psychanalyse, le droit, l’architecture, l’art, la théologie –, elle est rarement considérée du point de vue politique. Malgré de nombreux textes qui font directement référence au politique et en dépit des prises de position dont Derrida ne se sera pas privé lorsque le contexte socio-politique l’exigeait, on ne manque pas d’entendre fréquemment qu’il n’y a pas de pensée politique chez Derrida. Certes, les concepts traditionnels du politique ou de la politique se trouvent-ils déconstruits par la pensée derridienne. Au point que Derrida peut affirmer que « l’inadéquation au concept [à tout concept] se manifeste par excellence dans l’ordre du politique ou de la pratique politique ». Mais c’est précisément ce qui rend politique cette pensée, de part en part. De manière déconcertante, il est vrai, pour tout ce qui œuvre au nom de la raison politique. Dans le temps qui est le nôtre, où le pouvoir politique conspire à sa ruine, il est apparu nécessaire de voir comment le politique peut se penser autrement. » Présentation de l’éditeur

Sommaire

Marc Crépon & René Major, Présentation

Geoffrey Bennington, Politique, Derrida !

Ginette Michaud, (Ir)responsabilité de la littérature

Gil Anidjar, Politiques de la laïcité

Marc Goldschmit, La politique depuis la fin du monde

Simone Regazzoni, Au-delà de la pulsion de pouvoir. Derrida et la déconstruction de la souveraineté

Peggy Kamuf, Le philosophe, en tant que tel, et la peine de mort

Thomas Dutoit, Traduction comme passage politique

Hélène Cixous, Ça promet

René Major …entre Derrida et Freud

Stéphane Habib, Si

Charles Alunni, D’un Autre Cap

Christina de Peretti et Delmiro Rocha, Dès ses premiers textes…

Michel Lisse, Une politique pour la vie

Satoshi Ukai, De « monstrueux « comme si » ». Pour une histoire du mensonge en politique au Japon

Marie-Louise Mallet, Le horla ou la folie de l’ipséité souveraine

Jerôme Lèbre, Une réponse à la force : la messianicité de Derrida

Avital Ronell, Derridémocratie

Jean-Luc Nancy, Politique et/ou politique

Prises de position politique par Jacques Derrida rappelées par Chantal Talagrand.

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