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Jean-Richard Bloch & Jean Paulhan : Correspondance / Revue Midi

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Jean-Richard Bloch & Jean Paulhan : Correspondance 1920-1946 (Éditions Claire Paulhan) / Revue Midi N°42/43

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La correspondance est un genre spécial. Tout y passe : l’anecdotique et le légendaire, l’intime et l’historique. Lorsque les correspondants ont l’envergure de Jean-Richard Bloch et de Jean Paulhan, et que leur engagement, leur parcours croise le cours du monde, la grande histoire s’invite au conciliabule, elle en modifie la teneur et les enjeux, elle charge la barque, même si la littérature ne s’absente que rarement. Il faut dire que la séquence est particulièrement dense : révolution russe, montée du fascisme en Europe, Guerre d’Espagne et pour finir le conflit mondial où Jean-Richard Bloch perdra sa mère, déportée à l’âge de 86 ans et gazée à Auschwitz, sa fille France guillotinée à Hambourg et son gendre Frédéric Sérazin, assassiné par la milice. Celui qui fut longtemps compagnon de route des communistes, ami de Louis Aragon avec lequel il dirigea le journal Ce soir , finit par adhérer au PCF quelques semaines avant la signature du Pacte germano-soviétique… Une terrible grimace de l’histoire qui va momentanément opposer les deux hommes, avant que la guerre ne les éloigne physiquement, créant un long vide de près de quatre ans dans la correspondance. À cette époque Paulhan s’engage dans les activités clandestines du réseau du Musée de l’Homme et il fonde avec Jacques Decour le journal clandestin Les Lettres françaises . Jean-Richard Bloch est à Moscou où il donne notamment des « commentaires » sur l’actualité à la radio, dans la veine de ce qu’il avait déjà fait pour la revue Europe.

Écrivains influents tous les deux, hommes de revue – la NRF pour Jean Paulhan, la revue de « combat littéraire » L’Effort pour Jean-Richard Bloch – leurs échanges épistolaires portent d’abord essentiellement sur la littérature. Il y est souvent question des Fleurs de Tarbes , l’essai sur le langage que Jean Paulhan est en train d’écrire. Jean-Richard Bloch est un auteur Gallimard, souvent publié dans la NRF . Mais l’amitié ni l’estime réciproque ne tempèrent à l’occasion la vivacité des débats, pas plus que le jugement littéraire. À Jean-Richard Bloch qui lui a envoyé un poème pour sa revue, Jean Paulhan adresse cette réponse : « Ai-je besoin de vous dire que vous êtes chez vous à la NRF et qu’il paraîtra quand vous le désirerez. Mais vous me demandez mon sentiment : eh bien, je le trouve chargé d’une poésie aussi froide, aussi plaquée, aussi contrainte que la préface à la Nuit kurde (qui me semblait si indigne de vous) – couvert d’ornements et d’allusions, de métaphores littéraires qui écrasent enfin une émotion brève (que l’on a senti passer un instant)… Réponse de l’intéressé : « Je réfléchis à vos critiques, elles m’inquiètent, elles me troublent je ne suis pas tout à fait sur mon terrain une chose pourtant me rendrait confiance, c’est que vous associiez dans votre blâme absolu et vos réserves ce poème et la préface à la Nuit kurde or ici prosateur je me sens moins désarmé contre votre jugement je savais que vous condamniez ces pages je les ai souvent relues en essayant de me faire votre œil, en chassant autant qu’il se peut ma personne de mes pensées pour y installer un lecteur – je ne dis pas sans indulgence – mais fort différent, et imperméable à certains rituels qui me sont chers. Je dois vous avouer que je ne suis pas encore parvenu à acquiescer votre verdict. »

Les lacunes de la correspondance correspondent aux moments forts de l’engagement de Jean-Richard Bloch : le Comité de Vigilance des Intellectuels antifascistes, le premier Congrès des Écrivains soviétiques où il est invité aux côtés d’Aragon, Malraux ou Paul Nizan, et où il opposera à l’adoption du dogme du réalisme socialiste la pratique d’une littérature expérimentale, le Congrès international des Écrivains pour la Défense de la Culture, à Paris en 1935… Le putsch de Franco l’amène à rejoindre Madrid pour soutenir la République espagnole, et il intervient auprès de Léon Blum pour empêcher la farce de la non-intervention, c’est aussi l’époque où il accepte de partager avec Aragon la direction du journal Ce soir . À partir de là, tout s’accélère : Munich, le Pacte germano-soviétique et ses conséquences sur les communistes français, la Débâcle… Le style des lettres, de plus en plus longues, se fait haletant. L’Exode, qu’il croise de retour sur Paris après avoir convoyé des femmes, des enfants et des vieillards vers une zone de repli : « J’ai mis douze heures à remonter la pente, à contre flot, d’un peuple qui s’écoulait par ses propres veines ». Et surtout cette étonnante observation : « Il y a dans l’apparente réalité que nous subissons quelque chose de pas vrai. »

Jacques Munier

midi
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Revue Midi N°42/43

http://www.entrevues.org/revues/midi/

Une revue entièrement consacrée aux correspondances inédites et autres documents autobiographiques ou bibliographiques qui permettent de remonter des œuvres poétiques et littéraires aux personnes vivantes qui les ont conçues. Dirigée, animée avec soin et amour par Françoise Thieck Champin, elle a déjà publié des lettres de Georges Schéhadé, Jean Paulhan, Valentine Hugo, Charles-Albert Cingria adressées à Suzanne Tézenas, qui était une femme éclairée et une mécène avisée, sorte de Mme du Deffand du XXème siècle, recevant dans son salon écrivains, peintres et musiciens de premier plan. Dans cette livraison : Guy Dumur et Pierre Jean Jouve

Voir l’article de Jérôme Duwa sur le site Ent’revues

http://www.entrevues.org/aufildeslivraisons/midi-guy-dumur/

Pour se procurer la revue :

Françoise Champin, 18, bd de Grenelle, 75015 Paris. bchampin@wanadoo.fr

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