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L’Abeille et le philosophe / Festival de la revue à Lyon

6 min
À retrouver dans l'émission

Pierre-Henri Tavoillot, François Tavoillot : L’Abeille (et le) philosophe. Étonnant voyage dans la ruche des sages (Odile Jacob) / Festival de la revue 4/5/6 juin à Lyon

abeille
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« Si l’abeille venait à disparaître – aurait dit Einstein – l’humanité n’aurait plus que quatre ans à vivre. Plus d’abeilles, plus de pollinisation, plus de plantes, plus d’animaux, plus d’hommes. » C’est ce qui préoccupe tant les apiculteurs aujourd’hui, confrontés à l’inquiétant syndrome de disparition des abeilles , dû notamment aux pesticides. Mais l’inquiétude a des résonnances anciennes, on en retrouve la trace dans la mythologie grecque. Aristée, dit le Mielleux , passé maître dans l’art de cultiver les ruches, est puni par les nymphes des vallons pour avoir causé involontairement la mort d’Eurydice à cause de ses assiduités le jour de son mariage avec Orphée – dans sa fuite à travers un champ d’herbes hautes elle se fait piquer par un serpent. Pour se venger les Napées tuent toutes les abeilles. Elles reviendront à la faveur de la contrition d’Aristée. Mais l’épisode illustre l’antique vénération des humains pour l’insecte pollinisateur et pourvoyeur du miel.

L’un est philosophe, l’autre apiculteur : les frères Tavoillot ont conjugué leurs compétences pour entreprendre ce grand parcours dans l’imaginaire des abeilles « à la charnière trouble – je cite – de plusieurs ordres du réel : le végétal et l’animal, le terrestre et le céleste, la nature et la culture… » Créditée d’une invraisemblable panoplie de qualités l’abeille détrône sans coup férir l’araignée artiste, l’insouciante cigale ou la fourmi stakhanoviste : « intelligente, dévouée, fiable, fidèle, altruiste, travailleuse, économe, géomètre ». Aristote, qui lui consacre de très nombreuses pages dans différents traités, lui concède même des vertus qui en remontrent à l’homme réputé « prudent, politique et divin ». Il considère la ruche comme un microcosme qui reflète parfaitement l’harmonie du monde, et le comportement des abeilles comme un modèle de sagesse, leur « prudence » comme « la capacité d’accomplir les actes de la vie pratique de manière adaptée ». Avant lui son maître Platon les identifiait à l’inspiration poétique dans son dialogue consacré à Ion, le rhapsode d’Homère : « Les poètes nous disent bien qu’ils puisent à des sources de miel et butinent les poèmes dans les jardins et les vallons boisés des Muses, à la manière des abeilles, en voltigeant comme elles. »

Virgile chante leur louange en pas moins de six cents vers dans le livre IV des Géorgiques , extraordinaire condensé de tous les usages philosophiques de l’abeille, et chez les Pères de l’Église, de Clément d’Alexandrie à Augustin en passant par Origène et Ambroise de Milan, le saint patron des apiculteurs, malgré une mystérieuse éclipse dans les Évangiles, l’abeille essaime sa riche symbolique jusqu’à la veillée pascale, le Samedi Saint, dans la prière de l’Exultet et lors de la cérémonie du cierge, lequel n’est fait ni « de graisse animale impure ni souillé par une onction profane mais constitué de cire », c’est-à-dire du produit de l’abeille. Par ailleurs sa sexualité réputée virginale – un encadré dans le livre explique la part de fécondation et de parthénogenèse dans la reproduction des différents éléments d’une ruche – l’argument a servi à l’époque pour illustrer et justifier la naissance virginale du Christ.

Réquisitionnées dans la querelle des Anciens et des Modernes, les abeilles se sont vues prendre le parti de ceux qui s’entendent à butiner dans l’héritage commun de quoi faire leur miel, contrairement aux araignées vaniteuses et leurs acolytes, les orgueilleux cartésiens français, qui prétendent faire « table rase » du passé et tirer des seules ressources de leur cogito les capacités à penser le monde. C’est sans surprise Jonathan Swift qui met en scène le débat au cours d’une mémorable bataille rangée que se livrent le soir venu et la bibliothèque Saint-James désertée les ouvrages des uns et des autres. Montaigne le disait déjà : « Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en font après leur miel, qui est tout leur : ce n’est plus thym ni marjolaine ainsi les pièces empruntées d’autrui, les transformera et confondra pour en faire un ouvrage tout sien : à savoir son jugement. »

Les usages politiques du symbole ne sont pas moins répandus. De Thomas Jefferson à Saint-Simon, Proudhon ou Marx, les penseurs politiques puiseront au modèle de la ruche pour justifier tous les régimes imaginables. Et même Napoléon, qui en fera l’emblème de la puissance industrieuse et expansionniste de l’Empire en arborant l’abeille, ignorant tout de ce que deviendrait bien plus tard la « ruche 2.0 » et la pollinisation comme modèle de l’économie numérique.

Jacques Munier

Festival de la revue 4/5/6 juin à Lyon, organisé par l’association Livraisons

Musée des Beaux-arts, Ecole nationale supérieure des beaux-arts

Le programme complet :

http://www.revue-hippocampe.org/images/livraisonsfestival2015.pdf

Et dès ce soir, en ouverture, le dialogue entre Alain Veinstein et Jasmine Getz sur la revue L’Éphémère

éphémère
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« L’Éphémère, revue de littérature, poésie et arts visuels, a été éditée par la Fondation Maeght entre 1967 et 1972. Elle fut dirigée par André du Bouchet, Gaëtan Picon, Yves Bonnefoy, Jacques Dupin, Louis-René des Forêts, rejoints ensuite par Paul Celan et Michel Leiris. Elle a articulé trois lignes directrices : la publication de textes poétiques contemporains ou posthumes ; un travail conséquent de traduction en langue française d’écri­vains étrangers alors peu édités ; une ligne visuelle de haut vol, grâce à la co-présence d’artistes majeurs du XXe siècle et de carnets de dessins inédits d’artistes anciens. L’Éphémère représente un modèle de sobriété et d’équilibre entre la production artistique d’une époque et les formes anciennes, dans un propos éditorial intemporel. »

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