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L’art de la critique / Revue Europe

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Éric Loret : Petit manuel critique (Les Prairies ordinaires) / Revue Europe N°1034-1035 Dossier Pierre Klossowski

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Contrairement à ce qu’on dit, la critique n’est pas si facile lorsqu’elle s’emploie à ouvrir un chemin direct dans l’œuvre d’art et il est toujours éclairant de découvrir les idées, les intentions, les conceptions qui animent les professionnels dans leurs fouilles à ciel ouvert. Éric Loret n’est pas le premier à pratiquer ainsi le regard rétrospectif, c’est même une loi du genre, de Sainte-Beuve à Albert Thibaudet ou Jean Starobinski : bien des critiques et parmi les meilleurs, qu’ils soient universitaires, artistes ou journalistes ont retourné sur leur art les armes qu’ils destinaient aux autres, et même parfois, comme Léon Bloy ou Thibaudet, sur leurs propres confrères, non sans férocité à l’occasion pour le premier, ni bienveillance narquoise pour le second. L’exercice réflexif les amène souvent à fréquenter les parages de la métaphysique et des grandes questions : qu’est-ce qu’une œuvre d’art, voire un chef-d’œuvre, au nom de quoi j’avance ce jugement de valeur mon expérience jubilatoire, mon goût personnel peuvent-ils avoir un écho chez mes lecteurs ?

Ici les horizons de référence sont le pragmatisme de John Dewey, le relativisme de Hume et la ferme aspiration à l’universel de Kant. Chez ce dernier Éric Loret détourne à son profit une conception du plaisir esthétique comme désir de partage, qui résout opportunément l’épineux problème du caractère impérialiste du jugement de goût. Sur une île déserte, on ne songerait pas à décorer sa cabane ou à planter des fleurs, affirme le solitaire de Königsberg. C’est bien la preuve que l’expérience esthétique est au fond et d’abord un élan vers les autres, une disposition spontanée à partager son émoi, à en communiquer les raisons, comme le montre le stade infantile de la critique, qui nous entraîne à raconter le dernier film ou à décrire l’éblouissement causé par telle expo. « Le goût – insiste le philosophe – se définit comme une faculté de juger ce qui permet de communiquer son sentiment à tout autre et par conséquent comme un moyen de réaliser ce qu’exige l’inclination naturelle de chacun. » On ne saurait mieux dire sa nature éminemment sociale et même politique en un sens large : ce n’est pas par philanthropie que l’on fait part de ses émotions en la matière mais par intérêt politique – commente l’auteur – « c’est-à-dire afin d’ajuster les sentiments de chacun et de tirer au mieux ses billes de cet arrangement. »

C’est bien là en effet le degré zéro, ou initial, de la critique, celle qui crée un espace de discussion et dont le modèle subliminal est l’art de la conversation dans les salons éclairés du Siècle des Lumières. On en retrouve aujourd’hui les restes exténués dans la critique spontanée, « domestique », qui se répand sur internet dans les blogs et forums qui miment le plus souvent les tics et les pires travers de celle qui semble vouée à disparaître sur papier : distribuer les blâmes et les félicitations « sous le seul horizon du goût personnel – je cite – car paradoxalement les outils sociaux en ligne semblent favoriser la prise de parole plus que l’écoute ». Vilipendée et politiquement déconsidérée pour cause de renvois d’ascenseurs ou de conflit d’intérêts entre l’industrie des médias et celle de l’édition ou de la production, la critique peine désormais à faire son trou et à maintenir sa légitimité. Si, comme s’en défend l’auteur pour lui-même à juste titre, elle est souvent accusée de « se regarder écrire », il lui reste pourtant cette ressource essentielle : le style, cet « habitus » incorporé qu’on retrouve périodiquement avec plaisir chez les uns ou les autres comme dans une conversation sans fin assignée.

L’un des traits de ce dialogue ininterrompu réside dans une faculté qui s’inspire de la leçon d’Emmanuel Kant, au delà – ou plus exactement au dedans – cette gestuelle du style : elle est réservée au meilleurs d’entre eux, du moins aux plus « politiques ». Elle consiste, envers et contre la tentation d’imposer un point de vue dominant, à s’absenter du sien « pour vivre ce qu’être « à la place de tout autre » veut dire » – comme le préconisait Kant. Le critique qui prétend énoncer la norme tout en réconciliant le « politique » doit s’adresser au point de vue du « goût commun de l’humanité » comme s’il s’était oublié lui-même. Car la beauté, qui ne réside pas dans l’objet mais dans notre rapport avec lui, est – je cite « une beauté négative, absentée : le goût le plus valable est celui qui s’oublie ».

Jacques Munier

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Revue Europe N°1034-1035 Dossier Pierre Klossowski

http://www.europe-revue.net/index.html

Thierry TREMBLAY : La réserve, le singulier, l'excès.

Giorgio AGAMBEN : Un auteur messianique.

Serge FAUCHEREAU : Entre le désir et le refus.

Patrick AMSTUTZ : Variations du signe.

Claude LOUIS-COMBET : Le reflux d'une dilection.

Laure FARDOULIS : Où couve un feu.

Pierre KLOSSOWSKI : Extrait d'une étude sur Proust.

Pierre KLOSSOWSKI : Peut-on imaginer un monde…

Pierre KLOSSOWSKI : Réponse à Yves de Gibon.

Pierre KLOSSOWSKI : Réponse à l'enquête Wozu.

Pierre KLOSSOWSKI : Fellini dessine ses rêves.

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