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L’expérience esthétique / Les Cahiers européens de l’imaginaire

5 min
À retrouver dans l'émission

Jean-Marie Schaeffer : L’expérience esthétique (Gallimard) / Revue Les Cahiers européens de l’imaginaire N°7 Dossier Le Baroque (CNRS Editions)

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De Platon ou Aristote à Heidegger et Adorno, l’interrogation philosophique sur l’œuvre d’art et le sentiment esthétique est une constante. Si les deux sont liés, c’est toujours séparément qu’on les analyse, l’esthétique de l’œuvre et celle de sa réception soulevant des questions distinctes. Un paysage naturel peut susciter une émotion esthétique sans être une œuvre d’art et un chef-d’œuvre laisser complètement indifférent. Mais la tentation est grande d’appareiller les deux – œuvre et spectateur – comme c’est le cas dans la réalité concrète de l’expérience de l’art. Kant s’était approché de la solution en définissant l’œuvre comme une « finalité sans fin », une réalisation sans objectif utilitaire, et l’émotion esthétique comme un sentiment « désintéressé », c’est-à-dire libre de toute interférence avec le désir, ce qui est beau devant plaire sans que la moindre attirance pour l’objet s’y mêle. « Esthétique » renvoyait chez lui à une qualité particulière d’attention qui ne préjugeait pas de la nature de l’objet, ce qu’illustre sa conception du sublime, le sentiment d’une beauté qui nous dépasse infiniment et que peut éveiller le spectacle des flots déchaînés dans la tempête. Jean-Marie Schaeffer a adopté cette manière de concevoir l’expérience esthétique, qui ne se réfère ni à une classe d’objets ni à un ensemble de propriétés spécifiques, mais à « un certain type de relation aux choses ».

« Ce qui est vu vaut moins que le voir même – affirme Paul Valéry dans ses Notes d’aurore – Des murs quelconques valent un Parthénon, chantent l’or aussi bien. » Joyce, empruntant à un registre plus mystique, parlait d’épiphanies mais dans un sens purement immanent. C’est cette phénoménologie du voir et de l’écoute – s’agissant d’œuvres musicales – qu’esquisse Jean-Marie Schaeffer en puisant également aux ressources de la psychologie cognitive pour éclairer l’emploi si singulier de nos capacités intellectuelles et sensibles dans le plaisir étrange et gratuit que nous éprouvons à détailler les formes cubistes d’une guitare peinte par Juan Gris. Prenons l’exemple célèbre de Nelson Goodman qui imagine une courbe de cotation à la bourse semblable en tous points au tracé de la ligne de crête du mont Fuji dans une estampe de Hokusai. Nous n’allons pas les voir de la même manière. Dans le diagramme boursier, seul un petit nombre de caractéristiques du tracé sont pertinentes. Dans l’estampe du japonais l’épaisseur du trait, sa couleur, la façon dont il se fond ou contraste dans le décor va retenir notre attention. C’est là la première caractéristique de l’expérience esthétique : une attention décuplée à la densité du signal, lequel renvoie à une forme de « saturation cognitive » à laquelle nos facultés accordent une stratégie spécifique. D’ordinaire, pour nous orienter dans le monde, notre cerveau fait le tri dans la profusion des informations visuelles qui lui parviennent, en ramenant ce qui est nouveau ou inattendu à ce qui est familier, à des repères simples. Dans l’expérience esthétique, qui n’est pas balistique, cette stratégie cognitive est inversée. On suit avec un plaisir toujours renouvelé les méandres et les lignes de fuite de la représentation, on les double même de ses propres errances. « Un roman : c’est un miroir qu’on promène le long d’un chemin » disait Stendhal… Le petit miracle de l’expressivité de l’œuvre d’art que Wittgenstein définissait comme une « expression ressentie ».

C’est pourquoi tout est à l’envers dans le mode de perception qu’implique l’œuvre d’art. Frayeur et compassion sont recyclées dans le plaisir paradoxal de la tragédie, qu’Aristote analysait comme une forme d’épuration des sentiments. La musique, entraînante et même mélancolique, produit aussi cette « catharsis », individuellement ou en masses compactes. Et surtout quelle empreinte durable, et enviable pour les ouvrages de la connaissance théorique qu’ingurgitent des générations d’étudiants, de telles expériences ne laissent-elles pas au plus profond de nous. Valéry, encore lui, suggère une explication, c’est dans L’infini esthétique : « la vue, le toucher, l’odorat, l’ouïe, le mouvoir, le parler nous induisent de temps à autre à nous attarder dans les impressions qu’ils nous causent, à les conserver ou à les renouveler. Dans cet ordre, la satisfaction fait renaître le besoin , la réponse régénère la demande , la présence engendre l’absence , et la possession le désir . »

Jacques Munier

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Revue Les Cahiers européens de l’imaginaire N°7 Dossier Le Baroque (CNRS Editions)

http://www.cnrseditions.fr/sociologie/7059-les-cahiers-europeens-de-l-imaginaire-n7-le-baroque.html

Baroque et postmodernité : des sociologues, philosophes, historiens d’art, photographes, plasticiens, poètes, ils sont 90 en tout au fil des 380 pages de cette livraison de la revue à s’intéresser à « l’obsession de l’ombre, à l’iconophilie compulsive, au jeu des apparences, au goût et au mauvais goût de l’empilement, l’imitation, les miroirs et les gouffres »… Où l’on retrouve les analyses désormais classiques d’Abraham Moles, l’auteur de Psychologie du Kitsch, l’art du bonheur , et de l’inutile dans une société d’abondance…

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