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L’invention du réalisme / Revue Critique

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Étienne Bimbenet : L’invention du réalisme (Cerf) / Revue Critique N°817-818 Dossier Où va l’herméneutique ?

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Dans sa conférence intitulée « Le symbolique, l’imaginaire et le réel », Lacan lâche cette formule lourde de sens : « le réel est ou la totalité, ou l’instant évanoui ». On sait qu’il opposait la réalité comme tout « ce qui fonctionne » au réel comme l’instance psychique qui conditionne notre rapport au monde et à nous mêmes, proche en cela de ce que Freud appelait le « principe de réalité ». Mais la formule vaut également, au-delà de ses implications psychiques, pour désigner notre insertion problématique dans le monde lorsque celui-ci n’est plus envisagé comme un « milieu », c’est-à-dire l’extension naturelle de notre élan vital, de nos besoins, voire de notre volonté de puissance. Le monde devient alors soit une totalité qui reste hors de portée de notre perception concrète et à laquelle seule la science ou la métaphysique peuvent nous donner accès comme à une « totalité rationnelle », soit l’expression fugace d’une expérience partielle, dont ne subsiste finalement que « l’instant évanoui ». Le mythe ou l’œuvre d’art seraient des tentatives pour déjouer cette fatalité. Manque et excès sont les deux mamelles de la condition humaine.

Aussi inconfortable soit-elle à cet égard, notre place sous le soleil – et notre façon de l’habiter – constitue pourtant une évolution radicale par rapport au mode d’existence des vivants non-humains. Cette aptitude à considérer le monde comme une entité séparée, et plus seulement le milieu pourvoyeur de ressources vitales, Lévi-Strauss la voyait déjà à l’œuvre dans la pensée sauvage, définie à la fois comme une « dévorante ambition symbolique » et par « une attention scrupuleuse entièrement tournée vers le concret ». Le langage participe de cette double capacité. Pour lui le monde est toujours présupposé, jusque dans ses détails les plus infimes et même dans sa dimension d’inconnu, comme le montre ce que Jakobson appelait les « signifiants flottants », ces vocables bons à tout dire, vivants vestiges de la présomption d’existence : mana, manitou, truc ou machin … Se séparer du milieu est une capacité développée par l’enfant qui apprend spontanément, non sans peine ni douleur parfois, à faire la part du désir mimétique et de l’altérité du réel. Dans la foulée l’éducation vise à lui transmettre les éléments lui permettant de composer avec un monde qui n’est pas lui, qui lui préexistait et lui survivra, qui a ses règles et ses lois physiques. L’ensemble des dispositifs – éducation, communauté sociale, scène, cadre, écran, écrit… – qui incline les comportements à partager cette vision commune d’une réalité autonome et extérieure, Étienne Bimbenet les rassemble au titre de l’invention du réalisme .

Dans l’univers des humains, la conscience de soi est donc aussi, à parts égales mais distinctes, celle du monde environnant, qu’il soit naturel ou culturel. L’invention du réel commun est ici pensée comme la démarche inaugurale de la condition humaine. Du côté de la dépendance au milieu dans le règne animal, Étienne Bimbenet place le relativisme. Son livre a donc aussi cette vertu propédeutique – et l’on serait tenté de dire prophylactique. Si l’invention du réalisme nous reconduit à notre « être-au-monde » et à notre liberté, le relativisme, lui, est d’origine animale certifiée. En matière morale et culturelle il soutient que l’autorité des normes est relative au temps et au lieu, au milieu , en somme. Aujourd’hui il s’impose dans la plupart des controverses concernant le caractère universel des droits humains – notamment ceux des femmes – ou la valeur de la démocratie, et il inspire les arguments communautaristes fondés sur le respect des différences culturelles. Mais on peut poser la question avec un autre philosophe, l’américain Steven Lukes: « que demande un tel respect et qu’exclut-il ? Quelles limites impose l’évocation du slogan si souvent entendu : c’est leur culture ? » Car – je cite « Tout être humain subit le même tort lorsqu’il se voit infliger certains mauvais traitements ou lorsqu’il ne peut accéder aux conditions d’existence minimales – comme la nourriture, le logement ainsi qu’une série de ressources, de services et d’opportunités – quand celles-ci pourraient être mises à sa disposition. » Allié au pragmatisme, le réalisme a donc aussi cette vertu : ouvrir des perspectives renouvelées vers l’universel comme sens commun.

Jacques Munier

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A lire aussi pour ouvrir le débat

Isabelle Thomas-Fogiel : Le lieu de l’universel. Impasses du réalisme dans la philosophie contemporaine (Seuil)

« Le territoire de la philosophie serait divisé par une frontière infranchissable entre modèles analytique et continental. S’élevant contre cette idée reçue, cet essai met en lumière le socle commun de la philosophie des trente dernières années : pour sortir du « dispositif de la perspective » où le sujet était spectateur du monde, les philosophes contemporains ont conçu un sujet à ce point immergé dans le monde qu’il n’en est plus que le reflet ou l’effet. Cette solution a un nom : le réalisme, unanimement revendiqué aujourd’hui, de l’actuelle phénoménologie aux disciples de Wittgenstein en passant par les nouvelles métaphysiques. Cette solution ne serait-elle pas devenue un simple lieu commun ?

Ce panorama critique de la philosophie contemporaine montre les écueils et l’impossibilité de ce réalisme partagé, dont il soumet les multiples expressions à une analyse serrée et limpide. Comment dépasser ensuite les apories du réalisme sans retomber dans le modèle du face-à-face entre l’homme et le monde ? La réponse suppose une réflexion sur la possibilité même de la philosophie aujourd’hui. Au lieu commun réaliste de la philosophie contemporaine, l'auteur objecte le « lieu de l’universel ». Présentation de l’éditeur

Isabelle Thomas-Fogiel est full professor à l’université d’Ottawa et détachée de l’université Paris-I. Elle est notamment l’auteur de Critique de la représentation (Vrin, 2000), Fichte. Réflexion et argumentation (Vrin, 2004), Référence et auto-référence (Vrin, 2005), Le Concept et le Lieu (Cerf, 2008), The Death of philosophy (Columbia University Press, 2011).

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Revue Critique N°817-818 Dossier Où va l’herméneutique ?

L’herméneutique est la théorie de la lecture, de l'explication et de l'interprétation des textes, elle s’appuie notamment sur la philologie. Comme le rappelle Claude Romano dans sa contribution, « un paradigme herméneutique tend à se substituer silencieusement au paradigme structuraliste encore dominant au milieu des années 1980 ». Certains, comme Paul Ricœur ont fait de l’herméneutique la méthode même de la philosophie, d’autres comme Gianni Vattimo, emboîtant le pas à Heidegger ou à Gadamer, poursuivent la tâche de déconstruction de l’histoire de la philosophie… « Ce qui lui a donné son essor – poursuit Claude Romano - est une critique radicale de l’idéal cartésien de méthode avec sa prétention à nous distiller des vérités exemptes de toute présupposition et soustraites à tout conditionnement historique, et à élever ainsi la philosophie au rang de science souveraine »…

Dossier dirigé par Ioana Vultur. Jean GRONDIN : La sensibilité herméneutique Claude ROMANO : La règle souple de l’herméneute Jean GREISCH : L’herméneutique comme voie philosophique Martin Heidegger, Ontologie. Herméneutique de la factivité Paul Ricœur, Herméneutique. Écrits et conférences 2 Anthropologie philosophique. Écrits et conférences 3 Johann MICHEL : « Voie longue » contre « voie courte ». L’herméneutique en débat Marc-Antoine Vallée, Gadamer et Ricœur. La conception herméneutique du langage Pascal ENGEL : Interprétation, raisons et faits Jean-Marie SCHAEFFER : Histoire et herméneutique François Hartog, Croire en l’histoire La Chambre de veille Olivier ABEL : Regains d’herméneutique Paul Ricœur, Herméneutique. Écrits et conférences 2 Marielle Macé, Façons de lire, manières d’être Jean-Marie Schaeffer, Petite écologie des études littéraires Françoise LAVOCAT : Peter Szondi. Une herméneutique à contre-courant Revue germanique internationale , « L’herméneutique littéraire et son histoire. Peter Szondi » Denis THOUARD : Que lire est penser Friedrich Schleiermacher, Kritische Gesamtausgabe, II. Abteilung : Vorlesungen, Band 4. Vorlesungen zur Hermeneutik und Kritik Wilhelm Diltey, La Vie historique Yves CITTON : Herméneutique et (re)médiation. Vers des études de media comparés ? Lev Manovich, Software Takes Command David. M. Berry, Understanding Digital Humanities Katherine Hayles, How We Think. Digital Media and Contemporary Technogenesis Joachim KÜPPER : Antiherméneutique et hyperherméneutique. Les discussions allemandes Hans Ulrich Gumbrecht, Präsenz Diesseits der Hermeneutik. Die Produktion von Präsenz Gottfried Boehm, Wie Bilder Sinn erzeugen. Die Macht des Zeigens Horst Bredekamp, Theorie des Bildakts Ioana VULTUR : Vers une herméneutique du cinéma Daniel Yacavone, Film Worlds. A Philosophical Aesthetics of Cinema Martin Seel, Die Künste des Kinos Stefan Deines, Jasper Liptow et Martin Seel (éd.), Kunst und Erfahrung. Beiträge zu einer philosophischen Kontroverse

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