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La condition de l’exilé / Revue IntranQu’îllités

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À retrouver dans l'émission

Alexis Nouss : La condition de l’exilé (Éditions MSH) / Revue IntranQu’îllités N°3

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Certaines cartographies menaçantes représentent aujourd’hui l’Europe cernée par des flux migratoires convergents, symbolisés par des flèches de différentes épaisseurs en provenance d’Afrique ou du Moyen-Orient, comme des colonnes de misérables prêtes à fondre sur le vieux continent pour le dépouiller. S’il est vrai que les demandes d’asile dans l’Union Européenne ont augmenté de 44% en 2014 par rapport à l’année précédente, ce chiffre reste inférieur à celui de 1991. Et l’on connaît les raisons de l’augmentation actuelle : le terrible conflit en Syrie, ou encore la chute de Kadhafi que les Européens payaient rubis sur l’ongle pour contrôler cette frontière. C’est le Liban qui accueille aujourd’hui le plus grand nombre de réfugiés syriens – soit 1,5 millions de personnes pour un pays de 4 millions d’habitants, ce qui rapporté à la population française équivaudrait à 24 millions de réfugiés sur notre sol. Seul un tiers des migrations va de pays en développement à pays développé et c’est l’Afrique du Sud qui est le premier pays du monde à recevoir des demandes d’asile. Mais dans cette affaire, on joue la peur contre la peur : celle de l’invasion – instrumentalisée par la droite radicale ou extrême – contre celle du vote xénophobe dans les rangs républicains.

Le phénomène migratoire est globalement en augmentation dans le monde, ce qui en dit long sur la santé morale de la planète. La mondialisation joue également son rôle. Si l’on inclut les migrants internes qui ne franchissent pas de frontières (6 millions de déplacés rien qu’en Syrie par exemple, sur moins de 23 millions d’habitants), et dont le sort n’a souvent rien à envier aux migrants externes, un milliard de personnes sont aujourd’hui exilées, soit un habitant de la planète sur sept. La figure de l’exilé est devenue un type humain universel. Jusqu’à présent seule la littérature ou la philosophie lui accordait droit d’asile et reconnaissance, du fait aussi que tant d’écrivains ont vécu cette condition. Les sciences sociales s’y intéressent le plus souvent sous l’angle de l’intégration ou dans une perspective historique un domaine de recherche spécifique se développe en milieu anglophone, les « exile studies ». Les juristes planchent pour prendre en compte cette réalité massive et l’intégrer à une définition renouvelée des droits humains. Revenant sur l’extraordinaire fortune littéraire et philosophique de la condition de l’exilé, Alexis Nouss plaide pour la mise en place d’un statut qui la reconnaisse comme telle, en la tirant de l’invisibilité où la maintient sa relégation comme phénomène migratoire incontrôlable et disséminé. Et en lieu et place du droit d’asile défaillant, il suggère d’esquisser les fondements d’un droit d’exil .

Car l’expérience de l’exil ne se réduit pas à des données socio-économiques ou aux images de files disciplinées de demandeurs d’asile. Elle est un fait anthropologique majeur qu’il faut assumer dans toute son ampleur, et notamment sa profondeur historique. Sans pour autant remonter aux grandes migrations préhistoriques qui ont donné à l’humanité son visage actuel, l’auteur s’emploie à recycler des termes spécifiques, imprégnés par la mémoire de haute époque, comme « exilique », pour traduire « condition de l’exilé ». Exilique ou exilien appartient à l’histoire des anciens Hébreux et se dit encore de tout ce qui a trait à la déportation à Babylone : la littérature, l’histoire, les rites et la liturgie « marranisés » – déjà. Exilarque désignait celui d’entre eux qui conduisait les déportés. D’où le néologisme « exiliance » qui consonne vaguement avec « résilience », pour nommer l’existence des exilés – le plus souvent sans retour, pourtant. Évoquant un autre épisode biblique relatif à l’exil, Emmanuel Levinas écrivait dans Humanisme de l’autre homme : « La condition – ou l’incondition – d’étrangers et d’esclaves en pays d’Égypte rapproche l’homme du prochain. » Et surtout cet impératif éthique qui tranche avec l’idéologie du sol natal chère à son maître Heidegger : « Personne n’est chez soi ». Dans le beau recueil intitulé Exil , Saint-John Perse, après d’autres, rend ainsi hommage à la figure de l’exilé : « J’habiterai mon nom fut ta réponse aux questionnaires du port. » Voici en guise de démonstration fraternelle à tous ceux qui croisent en mer leur destin dans la poche, quelques vers tirés d’Amers : « Étranger, dont la voile a si longtemps longé nos côtes (et l’on entend parfois de nuit le cri de tes poulies),

Nous diras-tu quel est ton mal, et qui te porte, un soir de plus grande tiédeur, à prendre pied parmi nous sur la terre coutumière ? »

Jacques Munier

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Revue IntranQu’îllités N°3

https://passagersdesvents.wordpress.com/la-revue-intranquillites-2/intranquillites-n3/

La revue est une publication de l’association Passagers des Vents, première structure de résidence artistique et littéraire en Haïti, avec une ligne éditoriale et une inspiration : l’imaginaire de l’insularité.

Cette troisième livraison rassemble autour de la figure de Christophe Colomb 200 contributions : Jean Météllus, Marie Darrieussecq, René Depestre, Hubert Haddad, Stéphane Martelly, Lise Gauvain, Jean-Luc Marty, Gisèle Pineau, Makenzy Orcel, Kettly Mars, Gabriele Di Matteo, Frankétienne, Saul Williams, Louise Dupré, Patrick Vilaire, Dany Laferrière, James Fleurissaint, Yvon Le Men, Roberto Stephenson, Yahia Belaskri, Valérie Marin la Meslée, Laurent Gaudé, Thélyson Orélien, Sami Tchak, Gary Victor, Édouard Duval Carrié, Achille Mbembe, Michèle Pierre-Louis, Nimrod

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