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La dépendance amoureuse / Revue Citrus

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Patrick Pharo : La dépendance amoureuse. Attachement, passion, addiction (PUF) / Revue Citrus N°3 Dossier Sexe

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Robert Burton, l’auteur de la célèbre Anatomie de la mélancolie , décrivait au XVIe siècle les victimes de l’amour comme des « esclaves, des bêtes de somme, des fous, des imbéciles, des têtes en l’air, des atrabilaires , hors d’eux et aveugles comme des scarabées », et peu après le médecin français Jacques Ferrand évoquait le « visage pâle, citron et blafard, les yeux enfoncés », d’un jeune homme éperdument amoureux dont il reconnaît les signes sûrs de la passion. Patrick Pharo ajoute à ce tableau clinique la dépendance, forme extrême de l’attachement, proche de l’addiction. Son approche définie comme une sociologie morale de l’intime puise à toutes les ressources de la littérature, du cinéma, de l’anthropologie et des neurosciences pour dessiner la nouvelle carte du Tendre à notre époque, où la Mer dangereuse de la sexualité est devenue « la Mer promise des unions destinées à durer ».

« Je me suis projeté dans l’autre avec une telle force que, lorsqu’il me manque, je ne puis me rattraper, me récupérer… » écrivait Roland Barthes dans Fragments d’un discours amoureux . Et Proust, qui parle à propos de l’amour de Swann du « chimisme même de son mal », le comparant à un morphinomane, décrit ainsi sa relation passionnelle avec la « demi-mondaine » Odette de Crécy qui lui en fait voir de toutes les couleurs : une passion « si étroitement mêlée à toutes les habitudes de Swann, à tous ses actes, à sa pensée, à sa santé, à son sommeil, à sa vie qu’on n’aurait pas pu l’arracher sans le détruire lui-même à peu près tout entier : comme on dit en chirurgie, son amour n’était plus opérable ». La chimie du cerveau des émotions confirme aujourd’hui le diagnostic. Les aires cérébrales concernées, situées dans le cortex, sont alors stimulées à hautes doses par un neuro-modulateur également associé à la récompense, au désir, à l’addiction et aux états euphoriques : la dopamine. Simultanément, on a pu observer une désactivation de l’amygdale, qui décode notamment les signaux menaçants, et de certaines aires du cortex préfrontal impliquées dans la critique et le jugement, accréditant le dicton suivant lequel « l’amour rend aveugle ».

Ce sont les mêmes circuits qu’empruntent les drogues pour créer l’addiction, et l’on sait aujourd’hui qu’elles ne les ont pas ouverts mais se sont contentées de les pirater en squattant les systèmes neurologiques sélectionnés aux fins d’attachement amoureux et parental ou filial. D’autres hormones entrent dans la transe : la si bien nommée lulibérine, qui ouvre les vannes aux endorphines du plaisir au moment de l’orgasme, et l’ocytocine, neuropeptide associé à l’attachement, qui gardent la mémoire des voluptés et l’envie de les reconduire, entretenant ainsi et attisant même les feux de l’amour. Avec la vasopressine elles sont produites dans l’hypothalamus et concourent à la formation durable des couples, comme en témoignent les fortes densités relevées chez les campagnols des prairies, petits rongeurs réputés monogames, contrairement à leurs cousin des montagnes, plus volages, voire résolument polygames.

Pour résumer, voici la recette moderne du philtre d’amour : un doigt d’opioïdes, une pincée de lulibérine, ocytocine et dopamine à volonté, et le secret du chef, le dosage de testostérone en fonction du genre – masculin ou féminin. On a en effet établi son accroissement chez les femmes dans les états amoureux précoces, les plus passionnels, alors que son niveau baisse chez les hommes dans le même temps, eux qui en sont pourtant les mieux pourvus. On sait que la testostérone joue un rôle clé dans la santé, le bien-être, et l’arrogance sexuelle. Un merveilleux effet d’équilibrage produit par le sentiment amoureux vient ici renverser momentanément les rôles : pour les hommes, il faut en rabattre sur la volonté de puissance afin de paraître « tout beau, tout nouveau, tout gentil » pour les femmes au contraire cet afflux inespéré lâche la bride à l’esprit de conquête, si bien que dans ce moment où s’enflamment les passions et qu’il s’agit de faire durer, l’homme est une femme comme les autres , selon le titre paradoxal mais parfaitement justifié en l’occurrence du film de Jean-Jacques Zilbermann.

Jacques Munier

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Revue Citrus N°3 Dossier Sexe

Revue illustrée

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Misère et splendeur de l’homme nouveau : dans la foulée des analyses de Patrick Pharo, notamment la deuxième partie de son livre où il explore les perspectives nouvelles ouvertes par la liberté et l’égalité sexuelle, et l’importance accrue de l’érotique dans les rapports de couple, Marianne Niosi et Eugénie Lavenant s’intéressent à la condition masculine, « un pied dans l’injonction virile et l’autre dans celle du couple stable et épanoui »… Pas toujours facile

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