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La gouvernance par les nombres / Revue française de socio-économie

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Alain Supiot : La Gouvernance par les nombres (Fayard) / Alain Supiot (ss. dir.) : La Solidarité. Enquête sur un principe juridique (Odile Jacob) / Revue française de socio-économie n° 15 Dossier Penser l’économie solidaire, une perspective internationale (La Découverte)

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« Ce qui manque ne peut pas être compté » nous souffle la sagesse de L’Ecclésiaste. Alain Supiot a placé la formule en exergue à son livre sur le gouvernement par le chiffre, dont la tendance hégémonique s’étend aujourd’hui à tous les domaines de l’organisation de la société – de la relation de travail aux mesures d’ajustement structurel appliquées au niveau européen ou à l’échelle planétaire. Même la recherche scientifique est ainsi soumise au « démon de l’évaluation », dont l’avatar ultime est la dénommée bibliométrie , la production quantifiée d’articles dans des revues référencées, qui aboutit au paradoxe qu’un livre destiné au grand public et offert au débat citoyen compte moins qu’une demi-douzaine d’articles dans des publications confidentielles. La gouvernance par les nombres s’impose également aux services publics, notamment les plus vitaux comme la santé, avec les résultats que l’on sait. L’objectif d’amélioration des performances boursières à court terme pour les entreprises réduit comme peau de chagrin les investissements, en particulier dans les secteurs recherche et développement, c’est patent dans l’industrie pharmaceutique comme l’a montré la récente enquête de Quentin Ravelli, avec les risques sanitaires en prime. Sans compter que cette gouvernance à courte vue oblitère l’avenir. « Ce qui manque ne peut pas être compté. »

Pour le spécialiste du droit social et de la fonction anthropologique de la justice, cette dérive annoncée de la rationalité numérique qui n’est plus contenue par le sens de la mesure et dont le symptôme le plus évident est la crise de l’État-providence, cette inflation de la valeur du nombre est aujourd’hui le signe d’un renversement sans précédent du système de représentations que Castoriadis avait désigné comme « l’institution imaginaire de la société ». Jadis, le calcul marchand était placé sous l’égide de la loi, la régulation des marchés étant la règle communément admise. Celle-ci s’enracinait dans une conception de l’humanité qui, peu ou prou, accordait à la décision politique la qualité d’une motion de confiance collective dans les droits universellement reconnus à la vie, à la liberté, à la recherche du bonheur. Bon an mal an, ce type de représentations a inspiré les avancées de la démocratie, l’esprit des lois venant soutenir l’aspiration à l’égalité, par l’isonomie qui place chacun à égale distance de la norme. Il faut rappeler ici qu’il s’agit d’une invention athénienne, due à Clisthène au VIème siècle avant notre ère. C’est donc une longue histoire. Aujourd’hui c’est la loi qui doit s’adapter aux inflexions du Marché, comme en témoignent les incessants remaniements du code du travail, ce dont – je cite « l’obsession des dirigeants français de gauche comme de droite à abolir le repos dominical est la manifestation la plus caricaturale. L’idée d’un temps collectif pouvant échapper au règne du Marché leur est devenue à proprement parler insupportable. »

Face à cette désagrégation des institutions et des cadres juridiques Alain Supiot voit se développer les « liens d’allégeance » qui soumettent les individus à la loi du plus fort et dont le modèle est la relation féodale de vassalité. Externalisation et sous-traitance en sont les manifestations les plus visibles, qui autorisent les entreprises multinationales à délocaliser tout ou partie de leur production dans des pays ou les protections sociales sont inexistantes et le coût du travail au plus bas, même si des catastrophes comme celle du Rana Plaza au Bangladesh, avec ses 1133 victimes et 2000 blessés dont certains handicapés à vie sous l’immeuble effondré d’une entreprise de confection travaillant pour de grandes marques européennes ou américaines les ont amenées à réviser leur conduite en matière de responsabilité sociale.

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« Le principe de solidarité est aujourd’hui le principal obstacle auquel se heurte le Marché pour s’imposer totalement face à l’ordre juridique » conclut Alain Supiot. Dans l’ouvrage collectif qu’il a dirigé sous le titre La Solidarité Enquête sur un principe juridique , publié aux éditions Odile Jacob, différentes contributions explorent le potentiel considérable de cette notion apparue dans le droit romain mais qui s’est illustrée politiquement et socialement dans les actions collectives ou la protection sociale mutualisée, ainsi que sous différentes formes dans de nombreuses civilisations. Le pari de l’ouvrage est que, loin d’être le vestige d’un ordre juridique condamné à disparaître, la solidarité constitue la condition de son maintien et de sa refondation.

Jacques Munier

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Fabrice Bardet : La contre-révolution comptable. Ces chiffres qui nous gouvernent (Les Belles Lettres)

« Chacun ressent aujourd'hui le poids des indicateurs comptables qu'il faut renseigner, dans toutes les organisations, publiques ou privées, à tous les échelons hiérarchiques, provoquant de plus en plus souvent incompréhensions, frustrations ou blocages. Dans le même temps, les notations financières semblent forcer les gouvernants à proposer partout les mêmes politiques, standardisées. Aux citoyens comme à leurs représentants, les chiffres financiers et comptables paraissent dicter leurs lois. Ce livre propose une plongée dans l’histoire des chiffres qui nous gouvernent à travers celle d’une revue scientifique anglaise critique, Accounting, Organizations and Society (AOS), qui observe, de l’intérieur même de la profession comptable, l’envahissement des comptabilités qui s’est opéré en quelques décennies. Créée en 1976 alors que le mouvement s’accélérait sous l’effet à la fois des crises budgétaires mais également de la démocratisation des ordinateurs, AOS constitue un observatoire unique et méconnu de cette invasion comptable qui a transformé en profondeur nos sociétés. » Présentation de l’éditeur

Ingénieur de l’ENTPE et docteur en science politique de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Fabrice Bardet est chargé de recherches au laboratoire EVS-RIVES de l’Université de Lyon. Dans la lignée des travaux d’Alain Desrosières, il y développe depuis plusieurs années un programme de sociologie de la quantification.

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Quentin Ravelli : La stratégie de la bactérie. Une enquête au cœur de l’industrie pharmaceutique (Seuil)

http://www.franceculture.fr/emission-l-essai-et-la-revue-du-jour-enquete-au-coeur-de-l’industrie-pharmaceutique-revue-le-temps-d

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Revue française de socio-économie n° 15 Dossier Penser l’économie solidaire, une perspective internationale (La Découverte)

http://rfse.univ-lille1.fr/

Symptôme de la défaillance de l’Etat social ou forme de résistance inventive et démocratique, les auteurs posent la question. Avec notamment la contribution de Benjamin Chapas sur un concept clé de l’économie sociale et solidaire : la propriété sociale, mise à disposition de biens et de services collectifs aux non-propriétaires. Ou celle de Camille Meyer sur les banques communautaires de développement au Brésil, ou encore celle d’Elisabetta Bucolo sur le rôle des coopératives sociales qui gèrent les biens confisqués à la mafia… Et un entretien avec Nancy Fraser : féminisme et économie sociale

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