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La guerre en question / Revue Inflexions

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Julie Saada (ss. dir.) : La guerre en question. Conflits contemporains, théorie politique et débats normatifs (PUL) / Revue Inflexions / Civils et militaires N°29 Dossier Résister

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« La guerre est un caméléon qui change de nature à chaque engagement » disait Clausewitz, dont le regard portait, au-delà de la guerre de mouvement pratiquée par Napoléon, jusqu’aux phalanges macédoniennes ou aux légions romaines. Mais que ne dirait-il pas aujourd’hui, avec l’apparition, après la guerre froide, de la guerre dite « de basse intensité », de la guerre « préventive », de la guerre contre le terrorisme, ou de la résurgence de la catégorie médiévale de la guerre sainte, sans compter celle qui se livre désormais à distance par drones interposés ? Les différents auteurs de cet ouvrage collectif – dont beaucoup de philosophes comme Habermas ou Michael Walzer – tentent de cerner la nature polymorphe et proliférante des guerres modernes afin de renouveler la pensée juridique et éthique dans ce domaine.

Comme le rappelle Pierre Hassner dans l’examen qu’il propose des différentes et nombreuses théories suscitées par cet objet aux contours sans cesse mouvants, l’historien militaire britannique John Keegan considérait que « la guerre d’affrontement direct, massif et de destruction de l’adversaire, est une invention occidentale, alors que dans les autres cultures, elle tend à être ritualisée et indirecte ». C’est possible, encore faudrait-il aller y voir de plus près, même s’il est vrai que la dimension hyperbolique de la Grande Guerre a longtemps dominé la réflexion sur cette question, récemment supplantée dans ce rôle par ce que les pratiquants de l’histoire globale désignent aujourd’hui comme la Guerre-monde qui lui a succédé. L’intérêt du propos est de mettre l’accent sur le caractère culturel de la guerre, et pas seulement comme pratique ritualisée dans les sociétés traditionnelles ou modernes. C’est l’aspect que développe Thomas Lindemann dans sa contribution sur la guerre civile, abordée sous l’angle de la théorie de la reconnaissance. Il fait apparaître le rôle des émotions et des logiques symboliques et identitaires dans le déclenchement d’un conflit armé entre voisins à l’intérieur des frontières d’un même pays, et le degré de sauvagerie qu’il peut atteindre.

Ayant à l’esprit les conflits religieux en Europe, Carl Schmitt pensait qu’en repoussant la guerre hors de ses frontières, la souveraineté des États avait posé des limites aux violences armées. C’était sans compter sur le facteur aggravant voire exponentiel de la puissance étatique dans la conduite des opérations militaires. Aujourd’hui la guerre est aux portes de l’Europe, elle couve en Ukraine aux bons soins de Poutine. Dans ce genre de guerre larvée qui ne dit pas son nom, ni le droit, ni la morale ne peuvent intervenir efficacement et un convoi humanitaire peut même camoufler un mouvement de troupes. L’usage des drones par les Américains dans la guerre dite « préventive » contre le terrorisme ajoute également à la confusion des catégories juridiques destinées à établir la légitimité de l’engagement, et surtout à définir la nature des opérations en brouillant la limite entre guerre et non-guerre, surtout lorsqu’ils sont utilisés dans des pays, comme le Yémen ou le Pakistan, avec lesquels les Etats-Unis ne sont pas en guerre.

C’est pourquoi Étienne Tassin en appelle ici à un renforcement du rôle de la politique dans les affaires internationales, une politique qui ne soit plus seulement l’apanage de la diplomatie. Renversant la célèbre formule de Clausewitz selon laquelle la guerre est le prolongement de la politique par d’autres moyens, il plaide pour une issue politique, une dissolution des conflits armés dans la conflictualité politique, et suggère en somme de « politiser la guerre au lieu de belliciser les conflits ». Le programme est ambitieux, il a au moins l’avantage de ne pas contrevenir au principe de la souveraineté des États et d’esquisser, en lieu et place de l’idée d’une « gouvernance mondiale » dont on sait à qui elle profite au premier chef, une scène alternative ouverte à l’éthique de la discussion . Constituée par une association d’États souverains, l’ONU est dépourvue des attributs de la souveraineté, c’est ce qui fait son impuissance avérée dans tant de cas. Le philosophe emprunte ici à l’idée avancée par Habermas d’une « politique intérieure à l’échelle de la planète », elle même fondée sur l’idéal kantien d’une « cosmopolitique », à laquelle pourrait s’adosser le droit international. Comme le rappelle Habermas dans ces pages à partir de l’exemple du Kosovo, le mouvement est d’ores et déjà enclenché. En attendant que le Conseil de sécurité de l’ONU donne son approbation après coup, les États européens comme la France, l’Italie ou l’Allemagne ont ainsi justifié leur participation aux opérations de l’OTAN face à la menace de génocide, comme par anticipation d’un droit cosmopolitique effectif, que Kant définissait notamment comme la garantie d’une « protection juridique aux citoyens même contre les crimes de leur propre gouvernement ».

Jacques Munier

Lignes
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Éditions Lignes

« Unique débat public, resté inédit, entre deux des intellectuels français les plus importants de la fin du siècle dernier, en février 2003, à la veille de l’intervention américaine en Irak. Opposant les moyens de la pensée à cette guerre-là, qui s’exceptait de tout droit international ; pensant la guerre contemporaine en général et les guerres à venir. Un DVD de l’enregistrement du débat est joint au livre.

Début 2003, un impressionnant dispositif de guerre a pris position dans le Golfe. On soupçonne le dirigeant de l’Irak, Saddam Hussein, de disposer d’armes de destruction massive et de s’apprêter à en faire usage contre les États-Unis d’Amérique. On lui prête même, contre toute évidence, des liens étroits avec Oussama Ben Laden, le commanditaire présumé des attentats du 11-Septembre 2001 à New York et à Washington. Le président des États-Unis, George W. Bush, dont l’élection avait été contestée en l’an 2000, réunit autour de lui une équipe de « néo-conservateurs » qui, de longue date et bien avant qu’elle soit au pouvoir, n’a pas caché sa volonté de rompre avec toute politique de containment (retenue), préconisée par le précédent gouvernement, pour s’en prendre de manière radicale aux États qu’elle considère comme des « États voyous » (rogue states).

Bien que la commission d’enquête des Nations unies ne parvienne pas à trouver trace en Irak d’armes chimiques, biologiques ou nucléaires, le département d’État américain s’évertue à tenter de convaincre, aussi bien le peuple que les représentants des États membres des Nations Unies, du réel danger que représente l’Irak. Plus encore que d’avoir percé le bouclier de son invulnérabilité, avec l’effondrement des tours jumelles, le 11 septembre lui laisse entrevoir le spectre, bien pire encore, d’un attentat bactériologique ou nucléaire.

C’est dans ce même mois, le 19 février 2003, alors que s’intensifient les préparatifs de guerre, que René Major et l’Institut des hautes études en psychanalyse ont l’idée d’organiser cette rencontre publique inédite, et hélas unique (Jacques Derrida décédera l’année suivante), de deux des plus grands intellectuels français (sans doute des deux intellectuels français les plus connus à l’étranger), pour débattre de la situation. Débat intense, où chacun confronte ses analyses, moins à son interlocuteur qu’à la situation, teste leur validité théorique (Qu’est-ce qu’un événement ? Qu’est-ce qui résiste du réel quand le virtuel lui dispute l’hégémonie de la représentation ? Qu’y entre de l’inconscient ? Quelle autorité a encore le droit, même international ?, etc.)

René Major, qui alimente brillamment ce dialogue, présente et conclut, longuement, en 2014, cet échange que leurs auteurs s’étaient accordé à publier. » Présentation de l’éditeur

Revue Inflexions / Civils et militaires N°29 Dossier Résister (La Documentation française)

Avec, notamment, le témoignage saisissant de Xavier Pineau, le jeune lieutenant qui dirigeait un peloton de l’escadron blindé du 54ème bataillon d’infanterie de la Forpronu dans le secteur de Sarajevo, et qui a résisté à l’ultimatum, aux intimidations et au siège des Serbes qui voulaient les déloger

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Inflexions n°28

Défense, sécurité

L'ennemi

De la nécessité de l’ennemiHervé Pierre Sauf à considérer qu’un monde sans guerre est possible, il convient d’accepter de « construire » son adversaire afin de s’en protéger et d’atteindre les buts politiques fixés pour le bénéfice de la communauté, mais aussi parce que la connaissance de l’autre est au fondement d’un parcours de la reconnaissance qui permet a minima de se préserver du risque tragiquement destructeur de l’essentialisation. Un pari sur l’autre Nicolas de Chily « L’impression sur l’ennemi » : dans ce paragraphe figurant en tête des ordres qu’il rédige à ses subordonnés, le chef militaire s’engage. Il fait un pari délibéré sur l’autre, son ennemi, avant d’entrer dans une relation durable avec lui : la guerre. L’ennemi, cet ennemi, mon ennemi Frédéric Gout Comment définir un ennemi, son ennemi ? Comment le prendre en compte, l’affronter, le contrer, pour finalement le vaincre ? Au Mali, les soldats français ont découvert petit à petit à qui ils avaient affaire. Un ennemi qui aura eu plusieurs visages au fur et à mesure de leur progression vers le nord.

Les rapports du combattant français à l’ennemi. Le lointain et le procheAndré Thiéblemont À l’arrière, croyances et propagandes donnent de l’ennemi des images stéréotypées, avilissantes et terrifiantes. Mais dans la zone des combats, selon les époques, les mentalités, les types de conflits et, surtout, selon les situations de combat, ces figures de l’ennemi et les rapports des combattants à celui qui est en face vont se transformer. Quel ennemi sommes-nous ?Hugues Esquerre Les dirigeants des mouvements qui combattent ou ont combattu l’armée française en Afghanistan, en Libye, au Mali, en Centrafrique ont analysé ses forces et ses faiblesses afin d’adapter leur stratégie et leurs tactiques. Quel ennemi l’armée française est-elle pour eux ? La France peut-elle avoir un ennemi François Chauvancy Savoir nommer l’ennemi est une responsabilité politique majeure qui conditionne la mobilisation citoyenne, une stratégie de défense nationale, un budget de la défense et, in fine , des forces armées préparées à répondre à la menace. Définir l’ennemi en révolution. France 1789-1799Jean-Clément Martin Quels ont été les critères suivis par les assemblées révolutionnaires françaises lorsqu’elles durent définir l’« ennemi » ? À lire à côté des déclarations des protagonistes, le corpus des lois, l’ennemi a plus été le représentant d’une puissance étrangère que l’« ennemi du peuple », ancrant ainsi la Révolution dans une tradition nationale. Il était une fois « l’ennemi conventionnel » Jean-René Bachelet Des décennies durant, jusqu’à l’implosion de l’Union soviétique et la fin du monde bipolaire, le système de défense de la France a été marqué par une doctrine fondée sur la dissuasion nucléaire et une organisation des forces qui faisaient écho à la « menace » exercée par « l’ennemi conventionnel ». L’ennemi utilePierre Thoumelin Pour faire face au besoin en hommes durant la guerre d’Indochine, la Légion étrangère recruta en masse des prisonniers de guerre allemands. Des soldats aguerris au combat, issus de la Wehrmacht, de la Kriegsmarine, de la Luftwaffe, mais aussi de la Waffen SS. Face au danger chimiqueYves Derville À l’automne 1990, le 2e régiment étranger d’infanterie, l’un des composantes de la division Daguet, se trouvait face à la 45e division d’infanterie irakienne spécialisée dans le combat chimique de haute intensité dans lequel elle s’était déjà illustrée. Comment faire face à ce type de menace ? Le récit du chef de corps d’alors. L’ennemi cyber : entre nécessité épistémologique et bourrage de crâneDidier Danet Quand on évoque des conflits dans le cyberespace, on prend pour référence un ennemi sans visage, susceptible de frapper à sa guise et de causer des dommages irréparables aux nations les plus avancées et les plus puissantes de la planète. Il s’agit ici de revisiter cette figure et de mettre en exergue les traits distinctifs de l’ennemi cyber. De la culpabilité à la dangerosité, du délinquant à l’ennemi John Christopher Barry Depuis la guerre déclarée contre le terrorisme, l’état d’exception prend l’ascendant sur l’État de droit. Le concept de dangerosité et de prévention qu’introduit le paradigme sécuritaire fait sauter la distinction entre menace intérieure et menace extérieure, et annonce à l’échelle internationale la transformation de la guerre clausewitzienne en opération de police. Les drones ou la disparition de l’ennemi ?Patrick Clervoy Avec les drones armés sont apparus des systèmes d’armes qui bouleversent les repères de la guerre. Il n’y a plus désormais ni combat ni ennemi ni guerrier ni champ de bataille. Tout est devenu flou et dispersé. Sommes-nous devenus, sans l’avoir encore réalisé, le spectre de ce que nous nommions l’ennemi ?

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Questions internationales n°73-74 La puissance militaire « En quoi consiste de nos jours la puissance militaire ? Quels sont ses instruments, ses méthodes, mais aussi ses dynamiques et les équilibres entre les différents acteurs ? Éclairer ces différents registres est l’objet de ce dossier, qui comprend trois grandes parties. Chacune comporte des articles, encadrés, cartes et données statistiques. « La puissance militaire en mouvement » analyse d’abord les données évolutives de la puissance militaires dans le monde. Ensuite, quelques acteurs militaires » - Etats-Unis, dont la situation peut donner lieu à des appréciations opposées, mais aussi Chine, Russie, Inde, nouveaux acteurs de la puissance navale, modernisation des armées en Europe et puissance militaire française. Enfin dimension historique, avec « la puissance militaire dans l’histoire de quelques grands empires, d’Alexandre aux empires coloniaux en passant par l’Empire ottoman, l’Empire napoléonien ou l’Empire allemand. » Présentation de l’éditeur

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