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La Guerre kanak de 1917 / Cahiers de littérature orale

5 min
À retrouver dans l'émission

Alban Bensa, Kacué Yvon Goromoedo, Adrian Muckle : Les sanglots de l’aigle pêcheur. Nouvelle Calédonie : la Guerre kanak de 1917 (Anacharsis) / Revue Cahiers de littérature orale N°75/76 Dossier L’autre voix de la littérature

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Pendant la Grande Guerre, de nombreuses populations colonisées appelées à fournir de la chair à canon ont profité de l’affaiblissement de la France pour se rebeller. Les Touareg du Niger, les Chaouis dans les Aurès, les Bédouins du sud tunisien, les Hmong au Laos ont pris les armes contre le colonisateur alors qu’en Indochine les révoltes se multipliaient. Après avoir un temps pensé qu’en s’engageant dans l’armée française ils pourraient au retour faire valoir leur droit à la justice et à la considération, et à mesure que les nouvelles des morts sans sépulture et des conditions terribles de la vie dans les tranchées arrivaient, les Kanak ont suivi le même chemin. « Nous n’entrerons pas dans la guerre des blancs », déclare, parmi d’autres, le chef Bwarat. Maurice Leenhardt, pasteur missionnaire et premier ethnologue des Kanak, qui a participé au recrutement, note en 1914 que ses étudiants « ne comprennent pas que les peuples chrétiens fassent de si terribles guerres ». La révolte couve, elle enfle dans les délibérations des tribus, et la tradition guerrière de ce peuple, tenue sous le boisseau par la colonisation depuis le soulèvement de 1878, ne tarde pas à éclater.

C’est par une danse qu’elle est notifiée au chef du service des Affaires indigènes, Alfred Fourcade, par un autre chef, Bwëé Noël Pwatiba. Campé dans les hauteurs avec les siens et dédaignant le site de la rencontre organisée par l’administrateur, celui-ci exécute un « pilou » – je cite Fourcade – « comme jamais je n’en avais vu : gestes, cris, fougues, etc. » Le lieutenant Pannetrat confirme : « armés et grimés, Noël et ses frères nous narguaient et faisaient des gestes obscènes. » Dans la culture canaque, la danse – le pilou – et la guerre sont liées, la tenue du danseur étant la même que celle du guerrier. L’une d’elles – mais on ne sait pas si elle fait partie de la démonstration qui déclencha la révolte – est dénommée la danse « de l’Aigle pêcheur ». Elle met en scène un danseur qui mime l’oiseau de proie les ailes ouvertes, survolant le charnier où gisent les corps des guerriers morts au combat. L’aigle pêcheur est un rapace de grande taille, qui se nourrit de poissons mais aussi de charognes et dont le cri ressemble à un sanglot.

« Puisque Noël veut la guerre, eh bien il l’aura ». Ces paroles de Fourcade, consignées dans les archives judiciaires sonnent le départ des hostilités. Le conflit à armes inégales durera tout de même près d’un an, au terme duquel le chef Noël finira décapité par traîtrise, sa tête enterrée dans la cour de la gendarmerie de Koné, selon une coutume locale des pandores calédoniens. Mais la guerre va donner lieu à une explosion de créativité poétique, occasion pour les Kanak de faire œuvre de résistance, en transmettant jusqu’à nos jours la mémoire des événements dans leurs langues en espérant qu’elle servirait un jour à la reconquête des territoires perdus, de la dignité et des traditions ancestrales. Le livre, qui décrit en détail les épisodes de cette année de guerre calédonienne dans la Grande Guerre, donne de copieux extraits de cette poésie vernaculaire et épique – le tenô – et c’est une étonnante découverte. Car les stances couvrent l’ensemble des événements : la révolte, bien sûr, mais aussi l’expérience effarante de la guerre dans les tranchées en France, pour ceux qui en sont revenus, et celle des prisonniers kanak embastillés, à l’épreuve de la solitude, du froid et des maladies – je cite « le mal qui nous jette à terre jusqu’à chier du sang, nous somme écœurés et ça nous racle comme un peigne »… Si, comme l’affirmait Victor Hugo, « rêver est permis aux vaincus » – je cite les auteurs – « il est certain que c’est dans les puissances du souvenir et des arts de la mémoire que les Kanak ont puisé les moyens intellectuels et narratifs de ne pas disparaître en tant que population et que civilisation. »

Et c’est donc ce conflit qui l’aura permis, dans l’ombre de notre Grande Guerre, laquelle est réfléchie d’une manière saisissante dans la poésie kanak : « étincelles des pétards qui éclatent / la dynamite explose et fend / et claquent les pistolets / et explosent les revolvers »… Les obus qui s’écrasent sur les tranchées, expérience inédite pour les combattants kanak, inspire la référence au rituel familier : « vacarme quand ça frappe et écrase / soulève crachote recouvre / les cris aigus de ses poussières / contenu du feu qui attache / les nœuds de guerre sont bien noués. »

Jacques Munier

Dans le cadre du Marathon des mots, retrouvez demain samedi Alban Bensa et Joseph Goromido, le maire de Koné – Koné l’un des sites de la Guerre de 1917 – à la Librairie Floury de Toulouse à 11H30, et le lendemain le poète kanak Paul Wamo pour une lecture-performance à la salle du Sénéchal à 14H30

La Fabrique de l’histoire Pacifique 1/4 avec Alban Bensa

http://www.franceculture.fr/emission-la-fabrique-de-l-histoire-pacifique-14-2014-12-08

Tire ta langue Antoine Perraud reçoit Alban Bensa

http://www.franceculture.fr/emission-tire-ta-langue-la-psyche-kanak-hantee-par-1917-2015-06-21

À lire aussi

kanak
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Emmanuel Kasarhérou, Roger Boulay : Kanak, l’art est une parole (Musée du quai Branly / Actes Sud)

http://www.franceculture.fr/emission-l-essai-et-la-revue-du-jour-kanak-l’art-est-une-parole-revue-gradhiva-2013-12-18

Kanak est un terme d’origine polynésienne qui désigne l’homme. En contexte colonial, il est vite devenu une insulte, comme en témoignent les bordées d’injures lancées par le capitaine Haddock, qui faisait en l’occurrence preuve d’un sens inné de l’évolutionnisme façon XIXème siècle lorsqu’il enchaînait à « Canaque » macaque et australopithèque. Sous l’effet de la revendication identitaire des années 70, les Kanak se sont approprié le terme, en rectifiant sa graphie, retournant ainsi le stigmate en motif de fierté. Et ce n’est pas un vain mot. Comme le rappelle Emmanuel Kasarhérou, l’un des commissaires de l’exposition du musée du quai Branly, la parole est un élément essentiel dans les sociétés orales, elle a une fonction littéralement performative dans les invocations, les harangues ou les chants et on lui attribue un pouvoir de création. Nommant le monde, elle lui donne sa réalité, comme dans les mythes, et dénommant les humains, elle leur confère une identité. Les Kanak lui attribuent une telle importance qu’ils ont multiplié les langues pour la répandre. On en compte aujourd’hui 28 sur l’archipel néo-calédonien. 28 plus une, celle de l’art, qui délivre une parole essentielle en donnant forme à la culture qu’elle exprime.

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Michel Naepels : Conjurer la guerre. Violence et pouvoir à Houaïlou (Nouvelle-Calédonie) (Editions EHESS)

http://www.franceculture.fr/emission-l-essai-et-la-revue-du-jour-conjurer-la-guerre-revue-vacarme-2013-01-23

A retrouver dans le dernier N° de la revue Vacarme l’entretien avec Michel Naepels : une anthropologie du conflit

http://www.vacarme.org/article2767.html

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https://clo.revues.org/

« Il n’y aurait donc pas plus de grand partage entre les cultures exotiques et nos cultures domestiques qu’entre l’expérience de l’oralité du monde et la prose littéraire des écrivains les plus stylistes. Le « scripturaire » (occidental) ne serait plus ce qui se sépare et nous sépare fatalement du « monde magique des voix » (Certeau, 1980 : 235) ; au contraire, la littérature serait parfois le lieu et la formule d’une « ample mélodie tissée de mille voix », « chant d’une lampe » ou « souffle du soir » (Rilke, 2008, 25). C’est en tout cas cette hétérophonie constitutive de quelques récits que nous souhaitons donner à entendre ici. » Présentation de l’éditeur

Au sommaire

Éditorial

Nicole Belmont, Manon Brouillet et Jean-Marie Privat

Dossier : l'autre voix de la littérature

Lee Haring

Jean Paulhan’s Research in Oral Literature

Victoire Feuillebois

Du conteur au narrateur, L’imaginaire de la veillée chez Nikolaï Gogol et George Sand

Malik Noël-Ferdinand

Lémistè ou la voix magique des codex créoles de

Xénia de Heering

Trouver les mots justes Échos d’un témoignage écrit sur les années 1950 en Amdo (Tibet)

Claudia Desblaches

Le cri du paon dans la gueule du dragon Les autres voix dans les nouvelles de Flannery O’Connor

Flore Coulouma

The Soundscape of Oral Tradition on the Printed Page Garrison Keillor’s Radio Romance

Jean-Marie Privat

À mots couverts

Davide Vago

Proust ou l’oralité « interpolée » dans l’écrit

Kathie Birat

Nathaniel Hawthorne et les voix du passé

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« Couvrez ce conte que je ne saurais voir »

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