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La Première Guerre mondiale / Revue Inflexions

4 min
À retrouver dans l'émission

Jay Winter, Annette Becker (dir.) : La Première Guerre mondiale Vol.III Sociétés (Fayard) / Revue Inflexions N°27 Dossier L’honneur (La documentation Française)

sociétés
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Après le volume 1, Combats , consacré aux campagnes sur tous les fronts jusqu’aux atrocités du génocide arménien, après le volume 2, intitulé Etats , qui étudiait la logique de la guerre totale et son économie, voici le troisième volume de cette imposante entreprise d’historiographie de la Grande Guerre. Il adopte la même perspective d’histoire globale, ou si l’on veut « transnationale », particulièrement adaptée à la connaissance d’un conflit mondial, dont l’impact sur les sociétés civiles fut comparable dans chacun des pays belligérants. Dans le domaine de l’intime – les couples déchirés, les femmes, les enfants – comme à l’échelle des populations – engagées dans l’effort de guerre ou qui subissaient une occupation, mais aussi les minorités, les réfugiés – la perspective globale permet une nouvelle appréhension, plus complète des événements et de leurs répercussions. Elle fait apparaître des chaînes de conséquences éclairantes dans une guerre qui donna naissance à la Turquie d’Atatürk et à l’Union soviétique, plus tard à l’Allemagne nazie, et qui ouvrit le champ à des mouvements de libération nationale en Égypte, en Inde ou en Chine. « Qui aurait pu imaginer – demande Jay Winter à propos du traité de Versailles – que leur décision d’accorder des droits sur le Shandong, autrefois possession de l’Allemagne, au Japon plutôt qu’à la Chine, conduirait à de grandes émeutes et à la formation du Parti communiste chinois ? » L’histoire globale, au-delà des histoires nationales mais non sans les intégrer, permet de vérifier en quoi cet immense bain de sang aura pu être, selon les mots d’Ernst Jünger, « le berceau du XXe siècle ».

Dans le même esprit, Annette Becker et Nicolas Beaupré ont assuré la coordination de la section de l’ouvrage consacrée à la dimension culturelle – ce dernier traitant des écrivains et poètes combattants, la première des artistes, peintres et musiciens. L’impact sur les pratiques et les croyances religieuses, l’engagement des Églises dans le conflit est étudié par Adrian Gregory, qui rappelle ce mot d’un aumônier militaire britannique évoquant « une ruée sur la banque de Dieu », laquelle fut de courte durée, tout comme celles qui montèrent à l’assaut des établissements financiers en juillet-août 14. Dans la « dialectique entre guerre subie et quête de sens », les artistes ont joué un rôle éminent, produisant des représentations ambivalentes qui ont marqué l’imaginaire collectif et qui balançaient entre fascination et effroi. « Le surréalisme – affirmait André Breton – ne peut être historiquement compris qu’en fonction de la guerre ». On pourrait en dire autant de Dada ou de l’expressionisme allemand.

« Les enfants de 1914 sont les adultes de 1940 » rappelle Manon Pignot dans sa contribution. Eux aussi furent réquisitionnés et payèrent un lourd tribut. Le déchirement des familles, l’absence ou le deuil du père, le froid et la faim dues aux pénuries, quand ces enfants n’étaient pas la cible directe des violences dans les zones d’occupation, boucliers humains ou témoins forcés des exactions commises à l’encontre des adultes, ou encore, selon la terrible expression des autorités ottomanes, traités comme « les restes de l’épée », séparés brutalement de leur famille au cours de la déportation des arméniens et placés pour leur force de travail ou, en ce qui concerne les filles, pour être mariées. Dans toutes les nations impliquées, un discours de guerre profondément manichéen sera spécifiquement élaboré à l’intention des enfants, notamment à l’école. « On peut tuer des Allemands, pas des gens » écrit un petit écolier russe de trois ans, et une écolière française qui dit éprouver « de la pitié pour ce pauvre mutilé » se voit corrigée à l’encre rouge par l’institutrice qui rectifie : « de l’admiration ». Le jeune Bertolt Brecht écrit à 15 ans des poèmes patriotiques mais très vite la réalité de la guerre le fait évoluer vers le doute à l’égard de la propagande et de la notion de « mort héroïque ». Et l’expérience de la défaite poussera toute une partie de la jeunesse allemande dans les corps francs et de là, directement dans le nazisme.

Les enfants, on peut les voir en couleur dans l’album édité par Mardaga et dû au photographe Carl De Keyzer avec l’écrivain David Van Reybrouk qui présentent leur sélection d’images glanées à partir de négatifs sur plaque de verre. Au milieu d’étonnantes photos du front, de blessés ou des usines d’armement composées comme des séquences de film, il y a tous ces clichés d’enfants qui jouent à la guerre rue Greneta à Paris, pris par Léon Gimpel, en particulier l’aviateur Pépète accroché à un lampadaire dans son engin volant, et qui vient d’abattre un avion allemand en papier. (14-18, la guerre en images* )

Jacques Munier

  • Un gamin de quatre ou cinq ans, qui se tient comme un chef avec sa petite bedaine dans ses habits rouges, le regard fier, parfois désabusé, et qui se retrouve dans toute la série
pépette
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Revue Inflexions N°27 Dossier L’honneur (La documentation Française)

La revue du dialogue entre civils et militaires

http://www.ladocumentationfrancaise.fr/ouvrages/3303334100277-l-honneur

Inflexions
Inflexions

« L’honneur est une notion universelle qui concerne chacun de nous, civil ou militaire. Parler d’honneur, […],c’est s’obliger à réfléchir, c’est se préparer à décider pour soi, pour les siens, pour les autres. Indéniablement, le mot « honneur » est couplé avec les mots courage, cohérence, confiance, dignité, responsabilité, légalité, légitimité, exemplarité. Sa mise en avant suppose une réflexion, une formation, un discernement nécessaire à la prise de décision Il caracole à côté du mot liberté parce qu’il nécessite un choix. » [Jean-Luc Cotard – Éditorial ] ou d'épisodes historiques selon les époques et les continents. Une approche pluridisciplinaire passionnante où sociologues, philosophes, universitaires, militaires ont apporté ici leurs diverses contributions. »

Présentation de l’éditeur

Au sommaire un entretien avec Edgar Morin sur l’honneur de la vérité et la Grande Guerre en chansons par Jean-Baptiste Murez

Philippe d’Iribarne (auteur, entre autres, de La logique de l’honneur) : Entre fierté et devoir

Retour sur le N° 25 Commémorer, avec la contribution de François Dosse sur Travail et devoir de mémoire chez Paul Ricœur, ainsi qu’un entretien avec Jean-Noël Jeanneney

http://www.franceculture.fr/emission-l-essai-et-la-revue-du-jour-combats-de-femmes-1914-1918-revue-inflexions-2014-02-13

Et aussi

http://www.franceculture.fr/emission-l-essai-et-la-revue-du-jour-les-ecrivains-face-a-la-grande-guerre-revue-politique-etrangere

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