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La résistance des femmes de Sarajevo / Revue Vacarme

4 min
À retrouver dans l'émission

Carol Mann : La résistance des femmes de Sarajevo (Éditions du croquant) / Revue Vacarme N°70

carol
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Elles ont assuré vaille que vaille le quotidien dans les conditions d’un terrible et interminable siège, donnant à leur obstination ordinaire pour garantir une forme de continuité de la vie le sens d’une véritable résistance. Dans la guerre, il n’y a pas de hors-champ , elles ont été les héroïnes de ce que les Anglais appellent le home front , le front arrière. L’anthropologue Carol Mann, qui avait mené une enquête poignante sur les Femmes afghanes en guerre , publiée en 2010 sous ce titre chez le même éditeur, a passé toute la durée du conflit à les accompagner et les observer dans l’un des quartiers bosniaques les plus exposés de Sarajevo : Dobrinja, situé à 12 km du centre ville en bordure de l’aéroport. Au début, il a fallu se créer une sorte de « paravent mental » pour mettre à distance le fracas tout proche des tirs d’obus ou de roquettes. « Lors d’une conversation avec une petite fille – raconte-t-elle – j’étais frappée de constater son calme imperturbable, alors que nous avions été assourdis par une rafale de tirs devant notre fenêtre. Je faisais un effort concerté pour ne pas me jeter sous la table, tandis que l’enfant continuait à me parler le plus tranquillement du monde. Si au fond de son être, elle entendait les détonations, tout dans sa conscience se refusait à les écouter. »

Dans les premiers moments du siège, avant que ne s’organise une force militaire bosniaque, de nombreuses jeunes femmes se sont engagées dans les milices improvisées pour faire face aux agresseurs serbes. Après quoi elles sont passées à cette autre forme de résistance au quotidien, transformant le quartier qui leur était livré le jour par le départ des hommes au front en une grande maisonnée, reproduisant à vaste échelle le modèle traditionnel de la zadruga , composée de plusieurs bâtiments réunis dans un même enclos autour de la kutcha , le foyer principal où les enfants étaient élevés en commun. Le mot signifie à la fois maison et cuisine. Dans ces sociétés fortement patriarcales, l’espace chaotique ouvert par le siège est devenu presqu’entièrement féminin. « Ce sont les Amazones de la kutcha qui ont sauvé Dobrinja » note l’anthropologue, qui a pu constater que même « lors du premier hiver de guerre, le plus dur de tous, personne à Dobrinja n’est mort de faim, contrairement à Sarajevo ».

Dans une telle situation, tout se vit pourtant à l’envers. Les voitures ne roulent plus mais s’entassent pour former des barricades. Les espaces dégagés, soumis aux tirs des snippers, deviennent des non-lieux, les vitres et vitrines des cibles faciles et systématiquement visées, au point que l’entreprise française la plus présente sur le terrain en vue de la reconstruction était Saint-Gobain. Les meilleurs logements sont des lieux fermés, sans air ni lumière, hôpitaux de fortune et écoles se trouvent dans les sous-sols, la nuit les ruines deviennent des lieux de drague. On se réjouit du brouillard, qui autorise les sorties le week-end est synonyme de claustration, les tireurs de toute la Serbie venant faire des cartons sur Sarajevo, 5 deutsche mark la cartouche sur cible vivante. Un écrivain bosniaque, Ozren Kebo, décrit ainsi la situation dans Bienvenue en enfer, Sarajevo mode d’emploi : « Dans cette cité expérimentale, la marche est une discipline qui n’est plus pratiquée. Tout le monde court… Mais la manière dont on le fait a aussi son importance. Il serait impensable de sortir de son immeuble à pas lents, pour accélérer progressivement ensuite. Il faut prendre son élan dès le hall et surgir dans la cour à toute allure. »

Et tout est à l’avenant. Faire la cuisine, s’approvisionner en eau, s’éclairer et se chauffer, bricoler toute la journée. Carol Mann évoque le cas de mères de familles ajoutant au réseau des tranchées principales une de celles, plus petites, qui mènent aux écoles en la creusant à la cuiller faute d’outils. Plus de tilleuls à Dobrinja, ils ont tous été convertis en bois de chauffe. Et il paraît que les éditions soviétiques de Karl Marx sont les meilleures pour faire mijoter le ragoût.

Pour entretenir le quotidien aux couleurs de l’espoir, les femmes en faisaient des tonnes, narguant les snippers en tenues bariolées, parfois outrageusement maquillées. L’islam bosniaque était ouvert, tolérant, festif. La guerre a crispé les identités et attiré comme des mouches les prédicateurs et l’argent saoudiens, multipliant les mosquées de style international wahhabite en béton blanchi au mépris de l’architecture musulmane balkanique, riche en fresques colorées, définitivement détruite et jamais restaurée. L’afflux de réfugiés de la Bosnie rurale, parmi lesquels de nombreux illettrés, a multiplié les femmes en noir. Mais Carol Mann a pu observer – je cite « qu’à Sarajevo, peu à peu, la couleur papillonne et revient se poser sur les foulards ».

Jacques Munier

vacarme
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Revue Vacarme N°70

http://www.vacarme.org/

La revue avait publié un texte d’Ozren Kebo (l’auteur de Bienvenue en enfer, Sarajevo mode d’emploi ) en avril 2012 : Philosophie et psychologie de l’ordre . Vingt ans après, il racontait ce qu’était l’enfer devenu. « Il s’appelle « Transition » et rien n’a changé. Ou bien tout. On ne sait pas bien. »

Dans cette livraison :

Retour sur la mort de Rémi Fraisse, « qui nous fait violence », par Sophie Wahnich

Dossier animal : « Faire société avec les animaux pour mourir moins bêtes »

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