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La sorcellerie en Afrique / Revue Critique

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Sandra Fancello (sous dir.) : Penser la sorcellerie en Afrique (Hermann) / Revue Critique N°815 Dossier Michel Leiris

sorcuere
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Selon l’anthropologue britannique Evans-Pritchard, pour les Africains, la sorcellerie, c’est le quotidien, le sens commun, ce que confirme Maman Olangi, fondatrice du Ministère du Combat Spirituel, une Église de la mouvance pentecôtiste engagée comme beaucoup d’autres institutions du même genre dans une lutte ambiguë contre la sorcellerie puisqu’elle reconnaît le pouvoir de ceux qu’elle combat, fondant même sa légitimité sur cette reconnaissance – car je cite : « Tout le monde est sorcier en Afrique ». C’est dire l’importance du phénomène, amplement étudié par l’anthropologie. Mais l’angle adopté dans cet ouvrage est nouveau. Jusqu’à une période récente ces pratiques étaient plutôt occultées, on évitait d’en parler, et de nombreux chercheurs ont pu en faire l’expérience sur le terrain. Les administrations coloniales, les missionnaires de tout acabit traquaient les sorciers, et après les indépendances les jeunes États africains engagés dans leur marche au développement ne voyaient pas d’un bon œil ces survivances archaïques, même si leurs dirigeants eux-mêmes n’hésitaient pas à se faire « blinder » à l’occasion. Aujourd’hui ce refoulé fait surface. Les Églises, les appareils d’État comme la justice, la police, l’école ou les services de santé, les médias sont concernés. Des procès sont instruits suite à des plaintes de victimes, des rumeurs devenues transnationales sont répercutées par la presse. Le phénomène a désormais largement débordé le cadre coutumier, local ou familial. C’est cette extension du domaine de la sorcellerie et des agents impliqués dans sa réalité sociale qu’étudient les auteurs de cet ouvrage collectif.

Bruno Martinelli a mené l’enquête dans les milieux judiciaires de la République centrafricaine. Dans ce pays la sorcellerie est entrée dans le code pénal. Mais contrairement aux autres délits ou crimes, rien n’indique aux magistrats comment instruire ces affaires. Les articles de loi concernés parlent de « pratiques de charlatanisme ou de sorcellerie susceptibles de troubler l’ordre public ou de porter atteinte aux personnes » ou encore de participation « à l’achat, à la vente, à l’échange ou au don des restes et ossements humains » – sont visés là les crimes rituels destinés à prélever des partie du corps pour « blinder » des personnages importants, notamment des politiques. Un sénateur gabonais, Gabriel Eyeghe Ekomie, depuis lors décédé après avoir obtenu un non-lieu, a passé neuf mois en détention préventive sous l’inculpation du meurtre d’une fillette aux fins de prélèvements d’organes. L’affaire est ici détaillée par André Mary et Maixent Mebiane-Zomo. La loi punit également « les blessures graves ou infirmités permanentes » causées par des actes de sorcellerie. Mais aucune procédure d’enquête n’est précisée, laissant le champ libre à l’appréciation parfois musclée des forces de l’ordre, et ouverte, voire béante, la question de la preuve, justifiant ainsi le recours des magistrats aux « spécialistes » de tout poil, guérisseurs, voyants ou exorcistes, et même aux ethnologues.

Depuis l’émergence en Afrique de la presse populaire les affaires de sorcellerie ont gagné une audience qui surclasse infiniment la catégorie des faits divers. Les rumeurs, phénomènes médiatiques par excellence, y trouvent un extraordinaire regain de notoriété. Julien Bonhomme qui avait étudié celle des « rétrécisseurs » ou des « voleurs de sexe » qui s’est répandue du Nigéria au Sénégal et ailleurs, analyse le rôle des organes de diffusion de l’information dans l’inflation exponentielle de ces « légendes urbaines ». Il suffirait – le conditionnel est de mise pour les journalistes – d’une poignée de main ou d’un simple contact pour que des malveillants dotés de pouvoirs surnaturels réduisent votre organe sexuel comme peau de chagrin. L’affaire est cruciale, et le nombre des enquêteurs proportionnel à l’émotion suscitée dans la population. L’ethnologue explore la rhétorique de l’ambiguïté qui est alors mobilisée, louvoyant entre le souci d’informer, la déontologie qui commande vérification et recoupement des sources, et l’objectif commercial conforme à l’attente du lecteur, dont on ne sait au juste si elle vient du souci légitime de protection de son intégrité corporelle ou d’un désir inavouable de percer les secrets du procédé infaillible pour diminuer son prochain.

Jacques Munier

critique
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Revue Critique N°815 Dossier Michel Leiris

http://www.leseditionsdeminuit.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=3119

Retour sur la parution du volume de la Pléiade comprenant notamment L’Afrique fantôme , avec la contribution d’Annie Maïllis sur les écrits taurins présents dès le début de son œuvre puisque la corrida est le sujet du premier roman, Grande Fuite de neige , en 1926

Et un entretien avec Denis Hollier, maître d’œuvre du volume avec Francis Marmande et Catherine Maubon

Expo au Centre Pompidou-Metz jusqu’au 14 septembre

http://www.centrepompidou-metz.fr/leiris-co-picasso-masson-mir-giacometti-lam-bacon

Avec près de 350 œuvres des artistes ses amis (Joan Miró, André Masson, Alberto Giacometti, Pablo Picasso, Wifredo Lam, Francis Bacon…), des objets et œuvres d'art africains et antillais, ainsi qu’un riche corpus d’archives et documents originaux (manuscrits, livres, films et musique)

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