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Le témoin dans les tribunaux romains / Revue Grief

5 min
À retrouver dans l'émission

Charles Guérin : Témoin et témoignage dans les tribunaux romains du Ier siècle avant J.-C. (Les Belles Lettres) / Revue Grief N°2 (Dalloz/Editions EHESS)

guérin
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C’était le moment le plus délicat du procès, celui où tout pouvait basculer, une réponse inattendue ou un brusque changement d’attitude du témoin pouvant suffire à ruiner une stratégie ou réduire à néant le bel ordonnancement rhétorique d’une plaidoirie. D’après Quintilien « ce sont surtout les témoignages qui font transpirer les avocats ». Car ainsi que l’affirme Cicéron, quand le témoin dépose, il fait entendre « la voix de la vérité ». Pourtant ces moments de vérité sont peu présents dans les sources, plus soucieuses de transmettre à la postérité le texte de l’oratio continua , le morceau de bravoure de l’orateur, qu’il adresse aux juges et au public. Dans les tribunaux athéniens la déposition écrite étant de rigueur, on dispose de documents beaucoup plus nombreux. Le travail de l’auteur a notamment consisté à retrouver cette parole en creux, dans les discours de Cicéron, par exemple, qui rendent compte des témoignages à travers la discussion dont ils font l’objet dans l’oratio continua .

La pratique judiciaire du témoignage était pourtant très codifiée, juridiquement, au point de vue la procédure, et socialement, en quoi elle est extrêmement révélatrice de l’organisation et des mentalités de la société romaine. Charles Guérin se réfère à cet égard au seul traité qui définisse ce qu’est un témoin judiciaire : la Rhétorique à Herennius , rédigée au début du Ier siècle avant J.-C. par un auteur anonyme. Le témoin doit s’en tenir à la relation des faits auxquels il a assisté ou dont il a entendu parler, sans ajouter de commentaires ou d’argumentation destinés éventuellement à nourrir des conjectures. À chacun son rôle : le manuel définit précisément celui de l’accusateur, du défenseur, du témoin et du président du tribunal. La coprésence à l’événement est la source principale de la légitimité du témoin, sa neutralité est également requise – en principe pas de proches de l’accusé – mais aussi sa notoriété, sa position sociale et du coup son autorité. Le cas des victimes qui témoignent est particulier. Elles peuvent exploiter le registre des émotions sans pour autant que cela nuise à leur réputation de neutralité. Enfin il faut rappeler que le mot latin qui désigne le témoin – testis – signifie « celui qui se tient en tiers » et qu’il appartient dès l’origine à la langue juridique.

Si toutes les conditions sont réunies, la parole du témoin se suffit à elle-même. C’est à l’orateur de la transformer en preuve. Mais l’écart avec les pratiques réelles apparaît souvent : « le témoin peut résister, ruser, chercher à nuire, faire des déclarations ambiguës ». C’est au cours de son interrogatoire que peuvent avoir lieu des dérapages incontrôlés, des comportements imprévisibles qui font de ce moment crucial de la procédure – je cite « non une simple collecte d’informations mais une lutte, souvent violente, visant à obtenir les éléments dont la cause a besoin. » C’est ainsi que le témoin peut « déjouer les attentes en s’effondrant ou en se retournant contre la partie qu’il devait soutenir, être confondu par l’adversaire ou laisser échapper des faits qu’il aurait mieux valu taire ». Si l’on devait croire les témoins comme des oracles – affirme Cicéron – il suffirait de n’être pas sourd pour pouvoir être juge. Et le même apporte une preuve a contrario de ce moment d’incertitude funeste que constitue le témoignage dans la mécanique réglée du procès en soulevant des soupçons de collusion lorsque – je cite « l’accusateur interroge un témoin sans la moindre inquiétude, sans craindre qu’il n’aille lui faire une réponse dont il ne voudrait pas ».

Pour un personnage important, témoigner n’était pas un acte anodin ni seulement judiciaire. Les tribunaux étaient souvent instrumentalisés pour poursuivre la guerre politique par d’autres moyens. Engageant sa dignitas dans un procès, le témoin haut placé courait le risque de voir sa parole dévaluée dans le rapport de forces institué. Cicéron lui-même en a fait les frais dans l’affaire dite de la Bona Dea , un rituel se déroulant dans la maison de César mais exclusivement réservé aux femmes et où l’on avait vu s’introduire, affublé de vêtements féminins, le tout récent questeur Clodius Pulcher. Celui-ci trouva auprès d’une connaissance habitant un lieu éloigné de Rome un alibi qu’invalida Cicéron en affirmant avoir vu l’accusé le matin même du forfait. Mais les juges accordèrent plus de prix au témoignage d’un simple chevalier qu’à celui du consul, lui infligeant ainsi une marque d’infamie qui restera dans les annales.

Jacques Munier

cicéron
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A lire aussi la plaidoirie de Cicéron dans l’affaire Verrès, un grand classique abondamment cité par Charles Guérin

« Protecteur de Sicile où il règne en despote, Verrès, collectionneur maniaque, dépouille le pays de ses plus belles œuvres d'art : fourberies, cruautés, tout lui est bon. Mais son mandat expire, il est mis en accusation. Contre lui, se dresse Cicéron qui va faire son enquête sur place. Puis, implacable, il ouvre le dossier de la plus gigantesque affaire de concussion de l'Antiquité.

« L’affaire Verrès est très complexe, en raison de ses incidences politiques, de la personnalité curieuse de l’accusé et des motifs de l’accusation : son retentissement jusqu’à nos jours, où elle soulève encore des polémiques, est évidemment dû au talent de Cicéron qui ne lui a pas consacré moins de sept discours, dont deux seulement ont été réellement prononcés, le : contre Caecilius et la Première Action contre Verrès . L’exil spontané du prévenu ayant interrompu les débats, Cicéron publia ensuite la Seconde Action contre Verrès qui comprend cinq discours ou livres. Dans le premier (sur la préture urbaine), il est question des honteux trafics de Verrès, préteur à Rome dans le second (sur la façon dont Verrès rendit la justice en Sicile), des iniquités qu’il a commises dans les affaires judiciaires, pendant sa propréture dans le troisième, de ses malversations dans la perception des impôts et les approvisionnements en blé. Le quatrième : les Œuvres d’Art , montre Verrès collectionnant les richesses artistiques aux dépens de ses administrés. Le cinquième : des Supplices , flétrit en Verrès le mauvais général usant de façon inique et cruelle de son droit de supplices. Ces deux derniers discours sont les plus justement célèbres de l’ensemble des Verrines. » Présentation de l’éditeur

Les cultures antiques contre les intégrismes : la tribune de Barbara CASSIN et Florence DUPONT dans Libération, et le lien pour signer l’appel à refonder l’enseignement des humanités

http://www.liberation.fr/societe/2015/06/14/les-cultures-antiques-contre-les-integrismes_1329522

grief
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Revue Grief N°2 (Dalloz/éditions EHESS)

Revue sur les mondes du droit

« Le grief est donc, en somme, cette marque, lourde de sa gravité (« de minimis praetor non curat »), qui accompagne le droit, soit pour lui demander de réparer les préjudices qui résultent d'un écart par rapport à lui, soit, à l'inverse, pour le définir lui-même comme apportant un certain dérangement préjudiciable. Que le droit et le grief se précédent ou se succèdent, ils vont fondamentalement de paix, ce que la vulgate contemporaine occulte complètement : pas de droit sans grief ni de grief sans droit. » Présentation de l’éditeur

Avec un copieux sommaire pour cette deuxième livraison, deux études de cas : l’affaire Dieudonné, sous l’angle judiciaire et pénal, et le travail du dimanche, sous l’angle historique et syndical – le travail du dimanche, cet « oxymore antédiluvien » puisque, sans remonter à la Genèse pour trouver l’origine du repos sabbatique, au dernier jour de la création, c’est à l’empereur Constantin que l’on doit l’institution de ce jour chômé

Stéphane Audoin-Rouzeau raconte son expérience comme témoin au procès pour crime contre l’humanité et génocide visant la capitaine rwandais Simbikangwa

Et la contribution de Baudouin Dupret sur le droit et la charia…

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