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Le tourisme chamanique au Gabon / Revue Gradhiva

4 min
À retrouver dans l'émission

Nadège Chabloz : Peaux blanches, racines noires. Le tourisme chamanique de l’iboga au Gabon (L’Harmattan) / Revue Gradhiva N°21 Dossier Création plastique d’Haïti (Musée du Quai Branly)

nadège
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« Comment le Sud soigne-t-il le Nord ? » se demandait Jean-Loup Amselle dans Psychotropiques , un livre où il étudiait le même phénomène de tourisme chamanique en Amérique du Sud avec une autre plante hallucinogène, l’ayahuasca. Dans son enquête sur les candidats européens à l’initiation au bwiti , Nadège Chabloz a repéré quatre profils qui peuvent se conjuguer à l’occasion : les « souffrants », les plus nombreux – pour eux l’expérience s’apparenterait à une « psychanalyse sans transfert » – les « pick and choose » qui butinent dans les traditions du monde entier à la recherche d’un trip estampillé authentique , les « mystico-spirituels » new age et les toxicomanes à la recherche d’un moyen efficace pour se libérer de leurs dépendances – alcool, drogues ou médicaments.

Le bwiti est une religion syncrétique pratiquée au Gabon et dont les origines remontent à la nuit des temps. Le rite de passage consiste essentiellement dans la mastication des racines d’un arbuste appelé iboga, qui possèdent de puissantes vertus hallucinogènes. C’est le récit des visions spectaculaires – parfois terrifiantes – qui valident l’initiation. Elles ouvrent la voie à une introspection qui peut plonger jusqu’au monde des ancêtres. Une quête des racines pas seulement métonymique, donc. Un anthropologue a décrit plusieurs phases dans cette progression inverse : après les étapes dites freudiennes une dernière station reflète l’inconscient collectif de la tribu avec, à la clé, une expérience de la mort prochaine. Les fêtes dansantes, le plus souvent nocturnes à la lumière de grands feux de joie, et qui pouvaient se prolonger des jours durant, mettaient en scène, dans les versions syncrétiques comme celle des Fang – du nord du pays – des symboles et des personnages chrétiens, comme la vierge, mais aussi des figures de l’oppression coloniale : le gendarme, par exemple. Stigmatisé et persécuté par les missionnaires le culte est aujourd’hui célébré comme un élément de l’identité africaine. Il draine désormais les amateurs d’un tourisme très organisé.

C’est sous cet angle que l’a étudié Nadège Chabloz. Parmi les impétrants qu’elle a enquêtés, Philippe rassemblait plusieurs des caractéristiques définissant les différents profils de candidats à l’initiation : dépressif chronique, souhaitant se libérer de différentes addictions – au tabac et au haschich – il postulait une expérience « métaphysique » doublée d’une dimension identitaire. Ayant appris que son père martiniquais était descendant d’esclaves en provenance du Sénégal, il espérait en apprendre davantage sur ses ancêtres africains grâce aux visions et révélations engendrées par l’iboga. L’ethnologue décrit alors les étapes de l’initiation. Après un bain de purification où ont infusé différentes herbes récoltées auparavant, la séance de la « bastonnade », de l’eau brûlante projetée avec un balai sur le corps. Suite à l’absorption d’une plante vomitive et du jeûne consécutif, le néophyte participe le soir à une réunion dans la « cour de la vérité » pour révéler devant les esprits ce qu’il recherche dans l’initiation, puis pour danser avec les membres de la famille qui l’accueille, parmi lesquels il lui revient de choisir son « père » et sa « mère » d’initiation, qui veilleront sur lui jusqu’à son départ. Au quatrième jour, après un dernier bain, il subit l’« enfumage », destiné à le rendre « invisible aux sorciers » en se tenant sous une serviette dans les fumigations, c’est enfin le moment de la prise de l’iboga, tout enduit de kaolin, au milieu des chants et du son de la harpe. Viennent alors les visions qu’il s’agira d’interpréter tout au long d’une nuit de transes et de danses ponctuées par des cérémonies.

Parmi les motivations des pratiquants de ce tourisme chamanique, outre ce que l’auteure résume sous le terme de « développement personnel », ou encore la quête de racines, il y a le sentiment de participer à la sauvegarde d’une tradition africaine qui serait en voie de disparition mais aussi, et c’est le sens du titre emprunté à Peau noire, masques blancs , le livre de Frantz Fanon, l’idée d’œuvrer à un renversement de la fatalité héritée de l’histoire coloniale et du sentiment d’infériorité qu’elle a engendré, en reconnaissant une supériorité humaine, spirituelle et thérapeutique aux cultures africaines.

Jacques Munier

haiti
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Revue Gradhiva N°21 Dossier Création plastique d’Haïti (Musée du Quai Branly)

http://gradhiva.revues.org/

« Consacré aux transformations de la création plastique à Haïti, sur la période allant des années 1930-1940 à nos jours, ce numéro de Gradhiva s’intéresse à deux moments de reconfiguration particulièrement marquants : celui amorcé dans les années 1930-1950 et celui qui intervient dans les années 1980-1990, en montrant comment les créateurs travaillent et retravaillent des formes stabilisées tout en en inventant sans cesse de nouvelles et en explorant les possibilités offertes par des matériaux et des techniques jusque-là inexploités. Les contributions réunies dans ce numéro explorent plus spécifiquement deux grandes thématiques interconnectées : d’une part le « processus créateur » (créativité, savoir, mémoires), de l’autre les dynamiques institutionnelles (centre d’art, marché, musée, expositions internationales). » Présentation de l’éditeur

Au sommaire :

Danielle Bégot

La peinture naïve haïtienne d’inspiration chrétienne. Discours, héritages, représentations

Lindsay J. Twa

La diaspora en dialogue : James A. Porter et Loïs Mailou Jones Pierre-Noël, ou comment écrire l’histoire de l’art haïtien

LeGrace Benson

Tina Girouard et l’art des sequins d’Haïti

Carlo A. Célius

Quelques aspects de la nouvelle scène artistique

Catherine Benoît et André Delpuech

Trois capitaines pour un empereur ! Histoires de bizango

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