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Léon Bloy / Revue Études

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François Angelier : Bloy ou la fureur du Juste (Points) / Revue Études N°4215

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Qui n’a frémi de plaisir devant les canonnades, le feu roulant de l’entrepreneur en démolition quand bien même la cause semblait injuste, comme pour le malheureux Zola, rebaptisé « Triton de la fosse d’aisance naturaliste » ? Cette critique emportée, passant tout « au crible terrible de l’absolu », à commencer par les auteurs de son propre camp – mais ne disait-il pas du catholicisme bourgeois qu’il était « une cochonnerie », lui qui en appelait à la figure du Christ pauvre – cette langue au « style barbelé d’adjectifs et hérissée de latinismes compulsifs », François Angelier – que je viens de citer – nous la fait regretter à nouveau, de même que ses romans inspirés, comme La Femme pauvre , dont les derniers mots résument le défi surhumain et la conscience malheureuse qu’il ne peut manquer de susciter : « Il n’y a qu’une tristesse, c’est de n’être pas des SAINTS . »

Pour le lecteur en transe de Belluaires et porchers , le recueil qui rassemble notamment ses chroniques littéraires incendiaires du journal Le Chat noir – à l’enseigne du cabaret du même nom – découvrir que la modestie affichée de l’auteur – « je ne suis qu’un très humble et très ingénu vociférateur » – correspondait dans sa vie à une bien réelle disposition à la pauvreté volontaire et à la charité apporte au personnage une épaisseur supplémentaire et attachante. Joseph Bollery, qui a édité ses œuvres au Mercure de France, avait bien publié sa biographie en trois tomes conséquents. Mais le petit livre de notre confrère, avec l’alacrité qu’on lui connaît, restitue en deux temps trois mouvements, derrière le grain de la voix, l’errance chérubinique de celui qui épousa les destins successifs de trois femmes pauvres : d’abord une grisette rencontrée au Quartier latin – je cite le portrait qu’il en fait dans Le Désespéré : « Le Boulevard Saint-Michel l’avait assez connue, cette rousse audacieuse qui avait l’air de porter sur sa tête tous les incendies qu’elle allumait dans les reins juvéniles des écoles. » La Marie-Madeleine, de son vrai prénom Anne-Marie, sujette aux visions mystiques, finira à Sainte-Anne en plein délire, ayant confondu l’élu de son cœur, et de Dieu Lui-même, avec un assassin potentiel. C’est également dans la rue qu’il rencontre sa deuxième compagne, Berthe Dumont, alors qu’elle y mendiait pieds nus. Il assistera, impuissant et terrifié, à son agonie des suites d’une crise foudroyante de tétanos. La troisième, Jeanne, fille du poète danois Christian Molbech, rencontrée à l’enterrement de Villiers de l’Isle-Adam, partagera sa misère. De leur union naîtront quatre enfants dont l’un mourra en bas âge. « Être les enclumes de Dieu pour la joie et pour la douleur » écrira-t-il alors dans Le Mendiant ingrat , premier tome de son Journal.

Mais comme il l’affirme les larmes aux yeux dans un saisissant et rédimant raccourci, « tout ce qui arrive est adorable ». Depuis le début, l’existence de Léon Bloy est placée sous le signe de l’engueulade et de la grâce. À propos de sa mère, catholique d’origine espagnole – donc verticale et romaine, comme disait Salvador Dali – il suppute qu’en accord avec Dieu – je cite « elle ferait le sacrifice absolu de sa santé et le complet abandon de toute joie et de toute consolation humaine, et qu’en retour lui serait accordée la conversion entière et parfaite de celui de ses enfants qui avait le plus grand besoin d’être converti. » Son père, franc-maçon et sous-ingénieur des Ponts, dont – je cite « toute la jurisprudence critique était d’arpenter le mérite à la toise du succès », doté « d’un tout petit nombre d’idées absolues », qui ne voyait en lui qu’un paresseux, « stérilisait ses raclées en ne les faisant jamais suivre d’aucun retour de tendresse qui en eût intellectualisé la cuisson ». Exemple tardif et pour le coup seulement idéologique – mais non moins cuisant : peu après sa rencontre avec Barbey d’Aurevilly et sa conversion subséquente au catholicisme intransigeant, cette lettre paternelle : « Mon pauvre Léon, de babouviste tu es devenu un dominicain de l’école de Torquemada. J’ai bien peur que ton orgueil te mène à l’abîme. Seul tu resteras toujours. »

D’où sans doute cette propension à lire l’actualité à travers le messianisme paulinien. « Quand je veux savoir les dernières nouvelles, je lis saint Paul » écrivait-il dans son journal. Antimoderne par excellence, le critique intempestif sera pourtant, bien avant les surréalistes, le découvreur de Lautréamont. « La gueule même de l’Imprécation demeure béante et silencieuse au conspect de ce visiteur, et les sataniques litanies des Fleurs du mal prennent subitement, par comparaison, comme un certain air d’anodine bondieuserie »

Jacques Munier

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Revue Études N°4215

http://www.revue-etudes.com/archive/issue.php?code=24845

Avec notamment un grand article de Philippe d’Iribarne sur l’islam et la démocratie : l’islam qui accorde une importance centrale au consensus dans la communauté s’accommoderait mal de l’esprit critique

Et l’étonnant rapprochement opéré par Juan Asensio entre Daniel Arasse et Georges Bernanos, tous deux aptes à repérer les derniers signes du sacré

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