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Les sens du travail / Nouvelle revue de psychosociologie

5 min
À retrouver dans l'émission

Yolande Benarrosh : Les sens du travail. Migration, reconversion, chômage (Presses universitaires de Rennes) / Nouvelle revue de psychosociologie N°19 Dossier L’événement, accident ou promesse ? (érès)

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C’est souvent lorsqu’on en change ou lorsqu’on le perd que le sens du travail, la place qu’il occupe dans nos vies, sont perçus avec la plus grande et parfois douloureuse acuité. Yolande Benarrosh est partie de ce constat pour aborder la question posée par cette « institution totale » qu’est le travail dans nos sociétés, lorsqu’elle vient à défaillir. Un paradigme a guidé son enquête, celui de l’étranger étudié par Alfred Schütz dans son fameux essai de psychologie sociale (L’étranger : un essai de psychologie sociale ; suivi de L'homme qui rentre au pays traduction par Bruce Bégout, Paris, Éditions Allia, 2003). La figure de l’étranger qui vient d’arriver et qui compte rester dessine en effet les contours d’un modèle cognitif permettant de décrire, d’analyser et de tirer des conclusions pratiques à vocation didactique dans le cas d’une situation de reconversion professionnelle ou de recherche d’emploi. Faisant l’épreuve de « dissonances fondamentales » par rapport à son milieu d’origine, l’étranger doit mettre en œuvre un nouveau système de références pour interpréter la nouveauté de sa situation et s’orienter ou agir dans un contexte radicalement différent.

S’il peut dans un premier temps et en partie s’appuyer sur l’ancien pour aborder le nouveau et y élaborer des modes d’action adaptés, l’étranger doit surtout développer des ressources pour répondre à l’imprévu et aux aléas de sa condition. C’est ce type d’aptitude « amphibie » qui est requise lors de l’apprentissage d’un nouveau métier. Mobiliser l’expérience acquise sans pour autant qu’elle entrave la découverte et l’adoption de nouvelles manières de faire est d’ailleurs une qualité reconnue par toute une tradition de l’analyse du travail et de l’ergonomie qui définit dans l’attitude devant l’inattendu et dans la faculté à improviser la source de la compétence et de l’activité subjective. Mais il faut noter que les difficultés éprouvées dans une reconversion professionnelle sont plus importantes pour ceux qui à l’usine, par exemple, ayant travaillé toujours sur la même machine, ressentent négativement cette expérience que pour ceux qui au contraire éprouvent de la nostalgie pour ce travail, même répétitif, ou tout au moins manifestent à son égard une forme de neutralité qui semble les aider à surmonter leurs problèmes d’adaptation. On retrouve là le subtil dosage de l’ancien et du nouveau dans le passage d’un travail très prescrit à un autre où les initiatives personnelles sont explicitement requises.

La sociologue a notamment mené l’enquête sur le licenciement collectif de 800 ouvriers d’une filature de coton du Nord, dont une majorité de non-qualifiés et de nombreuses femmes. Dans leur majorité elles ressentent comme un manque le rythme sans relâche de la chaîne, symbole pourtant – et à plus d’un titre – de leur sujétion aux cadences de production. L’univers du travail est perçu et décrit comme psychologiquement structurant, notamment la « vitesse » qui les tient à bonne distance du « vide » qu’elles éprouvent dans leur reconversion à des métiers de la grande distribution ou de l’entretien. Frôlant la dépression, une ancienne ouvrière devenue femme de ménage dans une mairie cherche ainsi à augmenter d’une salle la surface de ses interventions, compensant au passage par cette émulation ostensible l’image dégradée que lui renvoie son emploi de « dame de service ». Elle ira jusqu'à occuper ses moments « vides » par une formation au métier de celles qu’elle côtoie à longueur de journée, les secrétaires, dont elle a su par ailleurs gagner l’estime en multipliant les services de toute sorte, comme de préparer à la dernière minute une réception à la mairie. Pourtant c’est pour la beauté du geste qu’elle apprend les linéaments du traitement de texte et qu’elle fait des maths ou du français, car elle n’a nullement l’intention de devenir secrétaire, se considérant du « type trop actif ». Elle souhaite seulement se donner les moyens de saisir une opportunité de changer d’emploi, et de mieux vivre, en attendant, sa condition subalterne. Belle illustration de ce que l’élan acquis par le « pouvoir d’agir » dans l’activité précédente peut imprimer au mouvement engagé dans le métier adopté par défaut.

Comment prescrire un sourire qui n’ait pas l’air imposé mais naturel dans le travail dévolu au contact avec le public, comme celui de caissière d’un supermarché ? Dans les emplois de service où une grande marge est laissée à l’autonomie s’impose alors l’adoption d’une « posture spécifique », une attitude à bricoler entre soi et les contraintes du métier, qui rappelle la dialectique subtile mise en œuvre par l’étranger pour composer avec ses conditions d’existence. Le travail réel n’est jamais réductible au travail prescrit. Et dans certains cas, notamment ceux qui impliquent des relations avec le public, l’expérience syndicale de la négociation et de la conviction fait paradoxalement la différence.

Jacques Munier

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Annie THÉBAUD-MONY, Philippe DAVEZIES, Laurent VOGEL, Serge VOLKOFF (ss. Dir.) : Les risques du travail. Pour ne pas perdre sa vie à la gagner (La Découverte)

« Depuis les années 1990, les conditions de travail se sont peu à peu imposées dans le débat social. Néanmoins, la situation reste critique. Les risques traditionnels n’ont pas disparu : les manutentions lourdes, l’exposition professionnelle aux cancérogènes, au bruit ou aux vibrations demeurent répandues… De plus, certaines « améliorations » n’ont fait que déplacer et dissimuler les problèmes, telle l’externalisation des risques grâce à la sous-traitance. Dans le même temps, les transformations du travail et des modalités de gestion de la main-d’œuvre ont fragilisé les collectifs et accru l’isolement des salariés, conduisant à une montée visible de la souffrance psychique. Face à ces évolutions, il est plus que jamais nécessaire que tous les acteurs concernés, en particulier les salariés eux-mêmes et leurs représentants, s’approprient les connaissances indispensables pour améliorer la protection de la santé sur les lieux du travail. Tel est le but de ce livre, qui renouvelle intégralement sa première édition de 1985, laquelle avait fait date. Trente ans après, cette refonte s’imposait : cet ouvrage présente de manière accessible à un large public les connaissances les plus récentes sur les risques du travail, dans tous les secteurs. Mobilisant une équipe internationale de spécialistes et prenant en compte des expériences conduites dans de nombreux pays, il constitue à la fois une référence incontournable pour réfléchir à l’avenir de la prévention et un outil pratique proposant des pistes d’action. Reprendre la main sur son propre travail, c’est aussi commencer à reprendre la main sur le monde. » Présentation de l’éditeur

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Nouvelle revue de psychosociologie N°19 Dossier L’événement, accident ou promesse ? (érès)

http://www.editions-eres.com/parutions/societe/nouvelle-revue-de-psychosociologie/p3587-evenement-accident-ou-promesse-l-.htm

Les coordinateurs du dossier ont été rattrapés par l’événement puisqu’au moment où ils mettaient sous presse ont eu lieu les attentats à Paris, dont l’onde de choc illustre cette formule de Michel de Certeau selon laquelle « l’événement n’est pas ce qu’on peut voir ou savoir de lui mais ce qu’il devient »…

A signaler la contribution de Ghyslain Lévy sur la clinique de l’exil

« La vie des sociétés, des groupes et des individus ne se déroule pas selon une trajectoire linéaire et continue. Des ruptures, des changements interviennent soudainement, modifiant le cours de l’histoire et son sens. Ce numéro est consacré à ces expériences qui font événement, c’est-à-dire qui ne se constituent comme telles que par le choc émotionnel produit par sa soudaineté et son étrangeté. Entre une conception idéaliste de l’événement comme un « miracle », surgi, révélateur d’une vérité nouvelle, à la fois singulière et universelle et une conception tragique qui voit dans l’événement sa propriété désorganisatrice et traumatique, résultat d’une sorte de collapsus entre réalité psychique et réalité sociale, comment se saisir de ce qui nous saisit et déborde toute intelligibilité, bouleversant nos schèmes de pensée ? Historiens, philosophes, sociologues, économistes, psychosociologues ou psychanalystes, chercheurs et praticiens, dont les travaux sont orientés vers l’analyse de la société contemporaine, ou qui accompagnent les individus et les groupes en crise analysent ces processus critiques qui déchirent la société mais aussi la renouvellent. » Présentation de l’éditeur

Au sommaire

Introduction

Penser l’événement aujourd’hui

Florence Giust-Desprairies et André Lévy

L’événement historique : une énigme irrésolue

François Dosse

Les incertitudes de l’avènement du sens

Florence Giust-Desprairies

« Un coup de bec sur la vitre »

Le symptôme et sa puissance de protestation

Thomas Périlleux

Meurtre de deux inspecteurs du travail dans l’exercice

de leur métier : re-trouver l’événement pour sortir de l’angoisse

Emmanuelle Reille-Baudrin et Mylène Zittoun

Du possible à l’événement : essai de typologie

à propos de l’événement et de la contingence

Haud Guéguen

Penser l’indifférence à l’événement

Anne Vincent-Buffault

Mise en discours de l’événement

Le cas de l’immolation du chômeur de Nantes

Marc Glady et Fabio Marcodoppido

Clinique de l’exil ou le tracé d’un non-événement

Ghyslain Lévy

De l’événement dans l’espace thérapeutique de personnes ayant été torturées

Muriel Montagut

Traumatisme sans métamorphose n’est que suspension du temps

Nathalie Zajde et Tobie Nathan

Événements et formation tout au long de la vie

Les enseignements d’une recherche internationale

Martine Lani-Bayle

Changement social et économie solidaire : les événements dans le processus de recherche

Jean-Louis Laville

Brésil, juin 2013 : que s’est-il passé ?

José Newton Garcia de Araújo et João Leite Ferreira Neto

La décision au carrefour de l’événement

André Lévy

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