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Marchands de travail / Revue Brésil

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Nicolas Jounin , Lucie Tourette : Marchands de travail (Seuil) / Revue Brésil N°7 Dossier Les mobilisations de juin 2013 (Editions MSH)

jounin
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Ils sont ferrailleurs, maçons, coffreurs, manœuvres, carotteurs, scieurs, paveurs, chaudronniers… À Samira, commerciale dans une agence d’intérim, deux tailleurs de pierre ont même un jour présenté un classeur avec des photos de leurs plus belles réalisations. Un intérimaire avec un book ? « Ce n’est pas une agence de mannequins, ici » a-t-elle souri, avant de décrocher grâce à eux un premier contrat dans une entreprise de restauration du patrimoine qui deviendra son plus gros client. « Après – dit-elle – j’ai fait la taille de pierre par amour de leur métier. » Mais le cas est exceptionnel car de nombreux intérimaires sont manœuvres. Les trois quarts sont des ouvriers plus de 40% dans l’industrie et 20% dans le BTP, où un salarié sur treize mais un mort sur huit est intérimaire. Je reviendrai sur ce chiffre.

Nicolas Jounin connaît bien le monde du bâtiment, il avait réalisé en 2009 une belle enquête de terrain en se faisant embaucher pour partager la vie des ouvriers. Ici, contrairement à Sébastien Chauvin qui avait enquêté sur les intérimaires à Chicago au long d’une « observation participante » de deux années, il a choisi avec Lucie Tourette de se placer du point de vue des agences, commerciaux ou directeurs. Les intérimaires sont partout présents dans le livre, notamment lors de la série de grèves des sans-papiers qui occupaient les agences pour obtenir une régularisation, et ils sont nombreux dans le travail temporaire. Mais pour comprendre et décrire les rouages de cette forme désormais répandue d’exploitation du travail humain, il fallait mener l’enquête auprès de ceux qui vendent aux entreprises une marchandise qui ne leur appartient pas. Dans leur jargon, l’ensemble des intérimaires constitue un « vivier », là où sont retenus poissons et crustacés avant d’être consommés, et leur listing est appelé un « portefeuille »…

Il est vrai que la marchandise est volatile et le marché instable. Mais l’activité est d’un bon rendement. Dans quel autre métier pourrait-on jouir d’une telle indépendance en s’assurant un revenu confortable – entre 4000 et 10 000 euros par mois – avec un minimum de diplômes ? Même s’ils aiment à se présenter comme des « assistantes sociales » en fournissant du travail à des chômeurs, ils contribuent à accroître l’insécurité et la précarité des ouvriers. Ils soignent leurs meilleurs clients par toute sorte d’attentions et de cadeaux destinés aux chefs de chantier ou aux DRH, en particulier ceux des grosses entreprises qui nourrissent une demande constante et importante même si elles font baisser les tarifs, ce qui se répercute au final sur les travailleurs. Mais pour ceux-ci ils comptent chaque euro, en leur demandant par exemple de fournir une adresse lointaine pour justifier une indemnité de transport plus importante et augmenter les frais au détriment du salaire tout en payant moins de charges.

« C’est un peu mafieux, quand même, notre métier » confie en riant l’un des « marchands de travail » enquêtés par les sociologues. Les agences d’intérim semblent avoir une prédilection marquée pour les sans-papiers, auxquels elles rappellent sans cesse leur condition pour mieux les asservir tout en leur chicanant le revenu par tous les moyens possibles, et en prétendant ignorer le fait lorsqu’elles sont mises en cause. Car un bon intérimaire c’est aussi un ouvrier qui n’a pas d’accidents du travail. Lors des renouvellements des contrats-cadres avec les entreprises, leur nombre est examiné à la loupe par les donneurs d’ordre. Et par peur de se faire prendre lors du trajet ou du séjour à l’hôpital, les sans papiers redoublent de prudence pour éviter l’accident.

Les auteurs rappellent que le développement du capitalisme financier et l’exigence accrue de rentabilité des capitaux qu’il implique pousse les entreprises à se prémunir toujours plus contre les incertitudes économiques. D’où le recours accru au travail intérimaire et la transformation des relations de travail en relations commerciales. « Le travail intérimaire – concluent-ils – permet de reporter les aléas de l’activité économique sur les intérimaires en ajustant leurs effectifs en fonction de leur stricte utilité, au jour près ». Pour les conditions de travail et la sécurité des ouvriers, cette situation a un coût. Je rappelle le chiffre de la part des intérimaires dans le monde du travail : un salarié sur treize, mais un mort sur huit.

Jacques Munier

chauvin
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A lire aussi

Sébastien Chauvin, Les agences de la précarité. Journaliers à Chicago

Paris, Seuil, coll. « Liber », 2010

« Qu’il soit célébré pour sa flexibilité ou dénoncé pour son caractère impitoyable, le marché du travail américain fait l’objet en Europe d’une attention continue. Il est cependant rarement exploré de première main. C’est ce projet qu’a mené l’auteur au cours d’une enquête de deux années à Chicago parmi les travailleurs les plus précaires du pays : les hommes et les femmes, immigrés mexicains sans papiers ou sous-prolétaires afro-américains, employés par des agences de travail journalier. Attendant à l’aube avec eux les offres d’emplois quotidiennes dans les locaux de ces établissements, travaillant à leurs côtés dans les usines de la région, et militant enfin dans les organisations où ils se mobilisent, il en dresse un portrait qui renouvelle notre vision de la précarité aux États-Unis et complexifie les théories contemporaines sur la fonction des intermédiaires du marché du travail. Il montre que les agences sont moins là pour faciliter le licenciement des travailleurs que pour assurer leur disponibilité permanente, qui implique de longues phases d’attente gratuite. Il met aussi en évidence les contradictions de l’utopie néolibérale de la flexibilité absolue : dans les usines et les entrepôts, l’emploi massif, durable et régulier de la main-d’œuvre journalière oblige en effet à la traiter « en masse » et interdit le recours des directions aux formes les plus extrêmes d’intermittence ou d’individualisation. » Présentation de l’éditeur

Sébastien Chauvin est sociologue, professeur assistant à l’université d’Amsterdam et chercheur à l’Institute for Migration and Ethnic Studies.

Le compte-rendu de Sébastien Bauvet dans la revue Sociologie

http://sociologie.revues.org/496

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Revue Brésil N°7 Dossier Les mobilisations de juin 2013 (Editions MSH)

http://www.editions-msh.fr/livre/?GCOI=27351100047080&fa=description

Ce numéro revient sur les manifestations qui ont secoué le Brésil depuis juin 2013. Parti de Porto Alegre à la suite de l'annonce de la hausse des tarifs d'autobus, le mouvement s’est étendu à tout le pays, bousculant la scène politique, et transformant le sens attribué à la démocratie et à la citoyenneté par une nouvelle génération, celle qui n'a pas connu la dictature et qui réclame aujourd'hui la réalisation des promesses de la démocratie : moins d’inégalité et de corruption, davantage de participation et de services publics.

Au sommaire :

Breno Bringel et Geoffrey Pleyers, « Introduction »

Marco Antonio Perruso e Viviane Becker Narvaes, « Les journées de(puis) juin 2013 »

Lucia Rabelo de Castro et Conceição Firmino, « L'action politique des jeunes étudiants au Brésil aujourd'hui : le présage de la fin d'une époque ? »

Cristiana Losekann, « Les dynamiques et la réalisation des manifestations – Une analyse du mouvement "Résister, Résister jusqu’à faire tomber le péage !" »

Francisco Mata Machado Tavares et João Henrique Ribeiro Roriz, « Avant juin, les rues de mai : les appréhensions des activistes de Goiás vis-à-vis de l’État et de la politique institutionnelle »

Yves Cohen et Marco Santana, « Du Brésil au monde et retour : des mouvements sociaux localisés et en résonance »

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