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Métamorphoses catholiques / Revue Esprit

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À retrouver dans l'émission

Céline Béraud et Philippe Portier : Métamorphoses catholiques. Acteurs, enjeux et mobilisations depuis le mariage pour tous (Éditions MSH) / Revue Esprit N°415 Dossier François, un pape jésuite

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Les différentes éditions de la « Manif pour tous » ont donné une soudaine visibilité aux catholiques en France, contrairement à ce qui s’est passé dans d’autres pays de tradition catholique majoritaire comme l’Italie, la Belgique ou l’Espagne. Dans ces deux derniers pays les débats ont essentiellement porté sur la question de la filiation dans ses dimensions juridiques, et celle-ci a été traitée de manière « technique ». En France elle s’est trouvée investie d’une importante charge symbolique alors même que l’évolution de la société a multiplié les formes de conjugalité et de parentalité bien au delà du seul cas des couples et parents de même sexe : on sait que le nombre de mariages est en baisse dans notre pays depuis les années 70 et c’est encore plus vrai pour les cérémonies religieuses plus d’un enfant sur deux naît aujourd’hui hors mariage, divorces et séparations se sont banalisés, de même que les familles recomposées ou monoparentales… Dans le cadre d’un programme de recherche européen portant sur les « nouveaux » conflits entre religion et politique autour des questions relatives au vivant, à la mort et à la famille, les auteurs de cette enquête ont choisi d’interroger la spécificité française de la réaction massive des milieux catholiques à la loi sur le mariage pour tous. Ils sont tous les deux sociologues des religions. Céline Béraud a travaillé sur la religion dans les institutions publiques (prison et hôpital) et sur les questions de genre dans le catholicisme. Quant à Philippe Portier, ses recherches portent sur les recompositions des relations entre le religieux et le politique dans l’espace occidental.

Ils rappellent la séquence qui, à partir des années 60 a participé de ce que le sociologue britannique Anthony Giddens a désigné comme la « démocratisation de l’intime », un mouvement d’émancipation personnelle et sexuelle qui, parti de la base de la société, finit par gagner les institutions. Régulation des naissances, dépénalisation de l’avortement, abolition des discriminations à l’encontre des homosexuels, transformation de l’autorité paternelle en autorité parentale, divorce par consentement mutuel, procréation médicalement assistée, Pacs, toutes ces évolutions enregistrées par la loi ont progressivement exclu l’Église de sa sphère d’influence traditionnelle : la famille, enclenchant ce que Danièle Hervieu-Léger a défini comme un processus d’exculturation , « celui – je cite – de la déliaison entre la culture catholique et l’univers civilisationnel qu’elle a contribué à façonner pendant des siècles ». D’où la vigueur de la réaction, au terme de la séquence, contre le mariage entre personnes de même sexe, une réaction et une mobilisation dont les auteurs montrent qu’elle n’avait rien de spontané.

Dans un climat orchestré de « panique morale », et afin de reprendre la main dans son magistère sur l’« intime », l’Église, par la voix de l’épiscopat notamment, a pris différentes initiatives pastorales ou médiatiques, réactivant à l’occasion une tradition liturgique ancienne mais abandonnée au lendemain de la seconde Guerre mondiale, celle de la « prière pour la France », prononcée dans toutes les paroisses de notre pays le 15 août suivant l’élection de François Hollande, et redécouvrant au passage les vertus symboliques et structurantes du « complexe d’Œdipe » au cours de colloques organisés sous le patronage spirituel de Jacques Lacan avec des psychanalystes. Des débats publics ont également porté sur la question du « genre » ou de la bioéthique, et le mouvement d’opposition au mariage pour tous a logiquement été relayé par les politiques. On se souvient du discours de cinq heures durant à l’Assemblée nationale, tenu par Christine Boutin brandissant une Bible contre le Pacs. Si depuis lors les lignes ont bougé à droite, d’indéfectibles relais se sont constitués dans les organisations représentatives des autres religions – protestante, juive et musulmane.

Céline Béraud et Philippe Portier analysent en détail la stratégie de mobilisation qui a abouti au succès retentissant de la Manif pour tous, ses diverses composantes, du catholicisme identitaire au mouvement pro-vie, voire aux extrémistes de Civitas, avec toutes les dissensions qu’un tel rassemblement a pu provoquer. Ils passent au crible les manœuvres à destination des médias, le choix des mots et le choc des images, évoquent ses personnages emblématiques comme celle qui se prétend elle-même « attachée de presse de Jésus », l’inénarrable Frigide Barjot, auteur notamment du manifeste « Touche pas à mon pape », en soutien de Benoît XVI attaqué sur ses propos concernant le préservatif. Ils examinent l’organisation de la manifestation, son parcours, l’agencement du défilé qui fait se succéder les régions de France, avec l’étendard déployé, et la mise en avant de jeunes militants censés représenter l’émergence d’une génération, alors que dans la tranche 18-29 ans moins d’une personne sur quatre se déclare catholique et seuls 3% vont à la messe au moins une fois par mois… Une chose est sûre : c’en est fini de la discrétion du catholicisme des années 1960-1980, ce que René Rémond, qualifiait de « deuxième séparation », mais à l’initiative de l’Église, cette fois.

Jacques Munier

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Revue Esprit N°415 Dossier François, un pape jésuite

http://esprit.presse.fr/archive/review/detail.php

Avec notamment la contribution de Jean-Louis Schlegel sur la spiritualité jésuite, et les analyses de Jin Lu sur les références intellectuelles (notamment Michel de Certeau) du pape François et ce qu’elles indiquent sur l’avenir de l’Église

Et…

Luce GIARD

Une histoire à l'échelle du monde.

Benoît VERMANDER

Les Jésuites et la Chine. Le temps des mal-aimés (1842-1949)

Bien que souvent éclipsée par la première, incarnée par la figure de Matteo Ricci, la seconde mission jésuite en Chine (1842-1949) mérite d’être étudiée, car les échanges culturels et l’héritage intellectuel qu’elle a produits demeurent aujourd’hui. ...

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Les jésuites et la sensibilité religieuse en France (table ronde)

Que se passe-t-il au moment du rétablissement de l’ordre jésuite en 1814 ? L’influence rapide que retrouvent les jésuites passe notamment par l’enseignement, mais elle s’étend ensuite à mesure que les jésuites s’engagent dans des professions intellectuelles qui les mettront en contact avec les nouvelles questions...

Dominique SALIN

Les collèges jésuites après 1814 (encadré)

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Pierre Teilhard de Chardin, entre Ciel et Terre

Bientôt en kiosque

N°416 Juillet 2015

Le partage, une nouvelle économie ?

« Airbnb, Blablacar, Leboncoin... La consommation collaborative fait aujourd'hui partie du quotidien de nombreux Français. Partager plutôt que posséder, échanger plutôt que vendre ou acheter. S'agit-il là d'une alternative, plus solidaire, plus écologique, au modèle capitaliste dominant ? Ou d'une manière pour le capitalisme de se réinventer, en mettant en danger les acquis sociaux ? Des articles de Valérie Peugeot, Bernard Perret, Richard Robert, et d'autres auteurs, ainsi qu'une table ronde avec des entrepreneurs du secteur collaboratif éclairent ses questions. » Présentation de l’éditeur

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