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Musulmans au quotidien / Revue Commentaire

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Nilüfer Göle : Musulmans au quotidien. Une enquête européenne sur les controverses autour de l’islam (La Découverte) / Revue Commentaire N°149

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L’enquête présente un double intérêt. Elle donne voix au chapitre aux musulmans d’Europe, dans toute leur diversité, en dehors des figures imposées de l’agenda médiatique qui les sollicitent le plus souvent pour exprimer leur allégeance aux valeurs républicaines lorsqu’elles sont menacées, sans s’intéresser la plupart du temps à la manière dont ils vivent leur foi dans le contexte de sociétés sécularisées dont ils se sentent pourtant partie prenante. Financé par l’Union européenne dans le cadre du « Programme Idées » suite à un appel à candidatures, ce projet a permis à de jeunes chercheurs sous la direction de Nilüfer Göle de mener des entretiens dans vingt et une villes européennes et surtout de constituer autant de groupes de discussion avec des non-musulmans, éventuellement partisans de ce que Jean Baubérot a désigné comme une « laïcité répressive », des discussions suscitées à chaque fois par un sujet de controverse local : prières de rue, construction de mosquées, polémiques sur les « blasphèmes », foulard islamique, références à la charia, style de vie halal , rapport à la question juive, tous ces thèmes ont été abordés à partir de cas de figures concrets et situés, esquissant les contours d’un espace public de discussion salutaire et inédit. Le résultat est édifiant et incite à développer l’initiative sur le terrain politique. À la faveur de ces controverses, en effet, l’islam – je cite « cesse d’être une affaire entre musulmans croyants pour devenir celle de tous ».

L’auteure invoque ici un espace de discussion qui ne se réduise pas à l’espace médiatique mais se réfère à la conception développée par Hannah Arendt de l’espace public comme un « espace d’apparition ». Selon la philosophe, passer de la sphère privée à la vie publique en revendiquant sa présence et en manifestant sa singularité c’est faire acte de citoyenneté. Et c’est bien dans cet esprit que la majorité des musulmans rencontrés au long de cette enquête s’engagent aujourd’hui sur ce terrain, sans renoncer à leurs signes distinctifs de visibilité ni transgresser les limites imposées par la loi ou les règlements. Se situant dans la tranche d’âge 19-45 ans, exerçant leur activité dans des domaines professionnels très variés, pleinement investis dans la vie sociale et associative, ils ont su recréer les contours d’un « nouvel habitus » en prenant leurs distances avec des pratiques transmises par la tradition familiale des pays d’origine de leurs parents, et en adoptant un comportement plus réfléchi et moins « automatique » à l’égard de leur religion. Diplômée d’une école de commerce, Salima, 28 ans, née dans une famille nombreuse d’origine algérienne à Valenciennes, récuse fermement les dispositions de la charia en matière d’adultère, bien que son adhésion à l’islam soit entière et repose sur une connaissance entretenue par des lectures ou la participation à des séminaires. C’est précisément cette approche intellectuelle qui lui permet de mettre en cause des prescriptions concernant notamment la condition des femmes. Elle sait que certaines obligations relèvent de la sphère du négociable – mu’âmalât en arabe – surtout lorsqu’on ne réside pas en terre d’Islam. C’est le cas en particulier du port du voile ou de l’alimentation halal .

C’est cette nouvelle visibilité assumée, cette paisible revendication identitaire et citoyenne dans l’espace public qui semble poser problème et susciter bien des réactions d’appréhension ou de rejet quant à une supposée invasion, ou dilution de l’identité européenne. On ne peut évidemment exclure l’effet désastreux des actes de violence extrême perpétrés au nom de l’islam. Mais pour l’immense majorité des musulmans européens, les chicanes au sujet de la construction des mosquées ou du port du voile à l’université renvoient à ce qu’il faut bien désigner comme de l’islamophobie. Certains s’opposent à l’usage de ce mot sous prétexte qu’il serait une production sémantique des mollahs iraniens destinée à désamorcer la critique de l’islam. Mais outre que l’abandon du terme ne fera pas disparaître les violences antimusulmanes en forte progression sur notre sol, il faut rappeler que le persan utilise deux mots différents pour l’exprimer, selon qu’il s’agit du rejet ou de la peur de l’islam. Et que l’usage dans notre langue en est attesté dès 1910 dans les textes d’administrateurs coloniaux ou d’ethnographes comme Alain Quellien ou Martin Delafosse. Il est aussi absurde d’avancer que l’islamophobie comme concept pourrait servir de paravent victimaire à l’islamisation rampante de nos sociétés européennes que de prétendre que l’antisémitisme est une construction idéologique pour neutraliser toute espèce de critique à l’égard de la politique israélienne.

Jacques Munier

Sur cette dernière question voir aussi :

Vincent Geisser : La Nouvelle islamophobie (La Découverte, 2003)

Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed : Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman » (La Découverte, 2013)

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Revue Commentaire N°149

http://www.commentaire.fr/

Avec la mise au point de Rémi Brague sur l’expression de « vrai islam », revendiquée contradictoirement par les musulmans pacifiques et les extrémistes radicaux. Rémi Brague qui met en doute l’idée avancée par certains spécialistes du soufisme comme Eric Geoffroy ou Claude Addas, ou encore des auteurs comme Philippe d’Iribarne dans le dernier N° de la revue Etudes , selon lesquels cette voie spirituelle pourrait contrer les courants les plus rétrogrades et fondamentalistes de l’islam et offrir la perspective d’un renouveau. Mais il considère que la tendance à une individualisation de la pratique religieuse qu’on constate même dans les pays traditionnellement islamiques pourrait constituer un point de convergence avec les autres religions présentes en Europe et qui connaissent la même évolution

Egalement au sommaire :

ALAIN BESANÇON La pensée Poutine

MICHEL DUCLOS Les puissances émergentes et la politique mondiale CHARLES COGAN Le renseignement et la démocratie. L'affaire Snowden

SUR LA FRANCE

DENIS BACHELOT Recomposition du paysage politique ?

MICHAËL BAR-ZVI La servitude des âmes simples

JEAN CLAIR La langue et l'ordure

JÉRÔME FOURQUET Y a-t-il eu un "effet 11 janvier" ?

GÉRARD GRUNBERG Le Parti socialiste sous tensions

HERVÉ MARITON La situation de l'UMP. Témoignage

JEAN-THOMAS NORDMANN La place du centre

ALESSANDRO ORSINI L'attentat de Paris et le renseignement

PASCAL PERRINEAU L'évolution du Front national

DOMINIQUE SCHNAPPER Pourquoi cette haine ?

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