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Parcours d’anthropologie réciproque / Revue Mouvement n°63, dossier : "Défaire le colonialisme".

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À retrouver dans l'émission

Alain le Pichon et Moussa Sow (ss. dir.) : Le renversement du ciel. Parcours d’anthropologie réciproque (CNRS Editions) / Revue Mouvement N°63 Dossier Défaire le colonialisme

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Alain le Pichon et Moussa Sow (ss. dir.) : Le renversement du ciel. Parcours d’anthropologie réciproque (CNRS Editions)

Il s’agit d’un ouvrage collectif qui rassemble les contributions de 17 auteurs de différentes nationalités, français et italiens ou allemand mais aussi sénégalais ou malien, iranien, japonais et chinois. L’ensemble constitue en quelque sorte le rapport d’étape d’un vaste projet d’anthropologie réciproque initié par l’Institut International Transcultura, présidé par Umberto Eco et Alain le Pichon (et qui a notamment poursuivi et développé le programme de recherche « Ethnologie de la France par les chercheurs du Tiers monde », lancé en 1983). L’idée, on l’aura compris, est de découvrir le regard que portent sur nos sociétés et sur le monde des chercheurs en sciences humaines provenant de cultures qui étaient jusqu’alors l’objet des enquêtes de nos ethnologues occidentaux. Lesquels se sont d’ailleurs eux-mêmes depuis quelques décennies rapprochés de leurs propres cultures, produisant ce que Marc Augé avait appelé l’ethnologie du proche ou du contemporain. Mais là on nous refait en quelque sorte le coup des Lettres persanes avec de vrais persans.

C’est cela, le renversement du ciel. L’expression est empruntée à Tchouang Tseu par Wang Mingming, présenté comme le chef de file de l’anthropologie chinoise, auteur d’une cinquantaine d’ouvrage portant aussi bien sur l’ethnographie de la Chine rurale, les sociétés contemporaines d’Asie que le monde occidental. L’expression désigne le basculement des perspectives opéré par cette nouvelle anthropologie, à l’image de l’oiseau de Tchouang Tseu qui voit la terre d’en haut, « comme nous autres voyons le ciel de par en dessous ». La référence fait également signe vers la notion au départ cosmologique de « Tout ce qui est sous le ciel » et dont Wang Mingming a contribué à renouveler le sens. Sur ce concept central de la vision du monde des Chinois en termes de société, d’institutions et de politique, on peut aussi lire la contribution du jeune philosophe Zhao Tingyang. Le concept de « Tout sous le ciel », Tian-xia, est une sorte de paradigme de la situation impériale étendu à l’ensemble de la planète, - je cite - « quelque chose comme l’empire du monde conçu comme une entité politique plus haute que tout Etat dans le monde ». Paradoxalement les Chinois ont longtemps manqué du mot équivalent à l’imperium romain. Mais leur conception de la formation impériale est tout entière exprimée dans ce principe universel, à la fois d’extension maximale et d’unité profonde.

Renversons donc le ciel à notre tour et partons en compagnie de Wang Bin dans les rues de Bologne à la rencontre des Italiens. Wang Bin est linguiste et sociologue à l’université de Canton. C’est précisément sur la question de l’unité, nationale et sociétale, que porte son observation. Pour lui, les Italiens manquent totalement du sens de l’unité, ils sont foncièrement individualistes, mais pas à la manière des américains pour lesquels l’individualisme est synonyme de responsabilité personnelle. La conception italienne est la conséquence directe du culte qu’ils vouent à la liberté et l’auteur en veut pour preuve qu’en 1984 la célébration de la fête nationale a été éclipsée par celle du cinquantième anniversaire de Sophia Loren. Du reste, parmi les collègues et étudiants auprès desquels il a fait un petit sondage sur la date de la fête nationale, pas un d’entre eux n’a été capable de répondre immédiatement et correctement à la question, alors qu’en Chine, dit-il, même un orphelin aurait donné la bonne réponse. Mais les moments les plus savoureux de cette « observation participante » concernent les femmes italiennes et leur goût pour les bijoux ostentatoires, si contraire aux principes esthétiques chinois qui tiennent la simplicité naturelle pour le comble de la beauté. Et il y a aussi la découverte du cappuccino, qui donne son titre à sa contribution dans le volume : une pure illusion écumeuse qui, une fois dissipée, laisse les papilles incapables de reconnaître la nature de ce liquide dilaté, en fait un simple café au lait. Wang Bin ne peut s’empêcher de rapprocher ce mélange vaporeux de l’illusion d’optique produite par la peinture baroque. Conclusion : si « parmi les pays occidentaux, l’Italie occupe une place de second rang, son industrie de l’apparence domine le monde entier. »

Moussa Sow est anthropologue et ethnolinguiste, directeur de recherches à l’Institut des sciences humaines de Bamako. Au cours de sa participation au programme « Ethnologie de la France par des chercheurs du Tiers Monde », il a eu l’occasion d’étudier Vendays, un bourg du Bordelais et il est tombé sur une histoire de cloches qui venait du fond des âges, la requête de curés du Bas-Médoc qui s’inquiétaient d’une mode consistant à sonner les cloches à toute volée en les renversant à la verticale sur leurs essieux, une manière « fort estimée par les paysans » qui « se font une gloire d’exercer leur adresse » mais très préjudiciable à l’intégrité de la cloche, ce qui faisait les affaires des fondeurs de toute la région mais pas celles des ministres du culte. Le rôle social des cloches dans ce contexte lui a rappelé celui des coups de pilon pour préparer le mil dans les villages africains, des sons qui symbolisent deux « modalités d’organisation du rythme de la vie sociale ».

Si les cloches invitent à « la suspension des gestes ordinaires », les coups de pilon répercutent dans l’espace le signal des activités quotidiennes : piler le mil à une heure tardive, par exemple, est l’indice d’une préparation exceptionnelle, d’une fête comme la circoncision ou le mariage. Ou tout simplement qu’on a eu des invités venus de loin qui ont bousculé l’ordre du jour.

Voilà, c’était « l’effet coup de pilon en Bas-Médoc », qui laisse présager tout ce que cette « anthropologie réciproque » pourrait avoir de surprenant, de révélateur et d’enrichissant.

Jacques Munier

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