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Partir pour la Grèce / Revue Conférence

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François Hartog : Partir pour la Grèce (Flammarion) / Revue Conférence N°40 Dossier L’Europe inouïe

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Il y a quelque chose de fatidique dans le moment que nous vivons en Europe, chacun le sent confusément. Alors que l’Union européenne poursuit sa construction en englobant toujours plus de nations, la Grèce semble aujourd’hui sur le point de se détacher du continent européen, alors qu’elle lui a donné son nom, son mythe fondateur, la civilisation qui s’est perpétuée à travers Rome jusqu’à sa redécouverte à la Renaissance, la démocratie, la philosophie… Symboliquement, historiquement, culturellement, l’héritage est lourd, il a déjà délivré des promesses en quantité. Partir pour la Grèce c’est toujours peu ou prou les reconnaître, les honorer. Là réside le sens de la démarche de François Hartog : revisiter les différents usages de l’héritage grec en Europe, à commencer par celui des Romains, farouches conquérants qui selon le vers fameux d’Horace, ont été conquis par la Grèce.

« La Grèce antique est la plus belle invention des temps modernes » disait Valéry. Mais cette invention a une longue histoire, qui se confond désormais avec celle de notre continent. Dans Europe, la voie romaine , Rémy Brague définit ainsi le résultat de l’assimilation romaine de l’héritage grec : « Être romain, c’est avoir en amont de soi un classicisme à imiter, et en aval de soi une barbarie à soumettre. Non pas comme si l’on était un intermédiaire neutre, un simple truchement lui-même étranger à ce qu’il fait communiquer, mais en sachant que l’on est soi-même la scène sur laquelle tout se déroule, en se sachant soi-même tendu entre un classicisme à assimiler et une barbarie intérieure. Être « romain », c’est se percevoir comme grec par rapport à ce qui est barbare, mais tout aussi bien comme barbare par rapport à ce qui est grec. » La voie romaine – Rémy Brague utilise aussi l’image de l’aqueduc – c’est cette conscience de transmettre un héritage qui vient d’ailleurs, qui ne vous appartient pas, et de se savoir constamment appelé à recycler de l’ancien. Tel est le mode d’existence que nous a léguée la matrice grecque. Et c’est sans doute la meilleure définition de l’esprit européen.

Pour François Hartog, le christianisme s’est aussi construit sur le modèle de cette opposition Grecs/Barbares, avec la variante chrétiens/païens, mais aussi juifs/gentils, tout comme les Romains ont eu besoin des Grecs pour se définir. Le christianisme a pratiqué un autre rapport au passé, ­différent de celui qui avait cours chez les Grecs et les Romains, pour lesquels le passé était pourvoyeur d’exemples, avec une valeur édifiante. D’un côté, l’Ancien Testament, dépassé mais à préserver pour sa portée prophétique, de l’autre le « vieil homme » qu’il faut abandonner pour renaître dans le Christ : Saint Paul, qui est allé à Athènes et s’est servi de la koïnè grecque – la langue commune de la Méditerranée – pour transmettre son message, le dit sans ambages dans ses Épitres : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a pas d’esclave ni d’homme libre, il n’y a pas de mâle ni de femelle car tous, vous êtes un dans le christ Jésus… et héritiers selon la promesse. »

Comme le montre François Hartog, l’histoire de la culture européenne a largement consisté en d’incessants retours aux Grecs : à la Renaissance, dans la grande querelle des Anciens et des Modernes, à la Révolution, avec les Jacobins que Chateaubriand disait « plus habitants de Rome et d’Athènes que de leur pays », dans le romantisme allemand qui exalte « le rapport privilégié à la Grèce, à la fois patrie et idéal » comme – je cite « la voie directe pour devenir Modernes et Allemands ». « Vivre de façon classique – affirmait Friedrich Schlegel – et réaliser en soi-même l’Antiquité de façon pratique, voilà le sommet et le but de la philologie. » Avec Nietzsche puis Heidegger cette voie allemande s’est élargie jusqu’à symboliser le destin commun de la philosophie et de l’Allemagne.

On dit aujourd’hui que la Grèce fait trembler les marchés et que les bourses ont les yeux rivés sur Athènes. Au regard de cette longue histoire de la transmission européenne de l’héritage grec – avec ou sans intérêts – le présent immédiat, le planning impératif des échéances financières apparaît picrocolesque. Une occasion inespérée, pour certains, de changer de paradigme – tiens, voilà encore un mot grec…

Jacques Munier

Lignes
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« Du 18 au 20 janvier 2013 s’est tenu à l’université de Paris 8, Saint-Denis le colloque intitulé « Le Symptôma grec », en présence de plusieurs penseurs éminents et d’activistes de plusieurs pays. Cette rencontre publique plaçait les intervenants dans la délicate situation de devoir penser notre temps, aux conditions de la philosophie ou de leurs disciplines universitaires respectives.

Il s’agissait alors de s’efforcer de penser dans et sous condition de la circonstance politique, au plus près de l’actualité, sans disposer de la distance nécessaire et de la prudence qui président habituellement aux manifestations académiques.

L’idée de ce colloque est née dans le contexte d’un début de mobilisation en France et en Europe en solidarité avec le peuple grec. L’appel des intellectuels et artistes européens « Sauvons la Grèce de ses sauveurs » l’avait précédé, ainsi qu’un certain nombre de meetings politiques et d’autres manifestations du même ordre. La question s’est alors posée de savoir s’il serait possible de faire un pas autrement : quand un colloque est censé « penser », et qu’un meeting politique est censé « agir », notre volonté était de tenter de se tenir dans l’entre-deux, de défaire le partage entre le lieu de la théorie et celui de l’action ; faire ce qu’on ne sait pas faire, et par là, laisser la question de ce qu’est « faire » se poser » Présentation de l’éditeur

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Revue Conférence N°40 Dossier L’Europe inouïe

http://www.revue-conference.com/sommaire-de-la-revue-conference/

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