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Petite sociologie des hiérarchies animales / Revue Fario

5 min
À retrouver dans l'émission

Cerfs, singes, poules... les animaux multiplient les postures d'intimidation ou de reconnaissance pour établir les relations entre dominants et dominés, le combat mortel, trop risqué, étant souvent évité. A découvrir dans un livre de l'essayiste Alexis Rosenbaum.

Un bébé singe, un bébé lion et deux bébés tigres dans un parc chinois en 2013
Un bébé singe, un bébé lion et deux bébés tigres dans un parc chinois en 2013 Crédits : Reuters

Alexis Rosenbaum : Dominants et dominés chez les animaux (Odile Jacob) / Revue Fario N°14 Le livre ouvert et De quelques bêtes II

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Tocqueville le disait déjà, nous avons – nous Français en particulier – la passion de l’égalité. Pourtant nos sociétés fonctionnent selon un principe hiérarchique et même si nous en avons atténué les aspects les plus brutaux ou rétrogrades avec le temps, il suffit d’observer une cour de récréation pour constater la pérennité des rapports de domination et l’existence de toute une gamme de comportements destinés à les manifester. Sans pour autant basculer dans les théories réactionnaires qui accordent à cet état de fait une valeur à la fois « naturelle » et « rationnelle », le détour par la condition animale est édifiant, pour peu qu’on adopte les précautions qui s’imposent afin d’éviter de verser dans l’anthropomorphisme, comme y invite constamment Alexis Rosenbaum.

Le terme employé par les éthologues et les biologistes pour désigner cette structure stable des relations sociales est celui de « hiérarchie de dominance ». Il désigne l’inégalité de force, de santé, d’agilité chez les membres des sociétés animales dans leur concurrence pour s’approprier les mêmes ressources en quantité limitée, qu’elles soient alimentaires ou sexuelles. Elles donnent lieu à des comportements ritualisés d’une extraordinaire diversité. Ordinairement l’interaction agressive qui décide de la position dominante ou dominée ne débouche pas sur une attaque en règle. On se trouve dans la situation décrite par Hegel dans la dialectique du maître et de l’esclave où c’est la peur de la mort qui fait la distinction entre les deux. On se toise et cet examen préalable suffit à définir les positions respectives, même si un combat rituel peut s’ensuivre pour départager des individus de corpulence et de force comparables, comme chez les cerfs en période de rut. Combat rituel parce que les cervidés ne cherchent jamais à s’éventrer avec leurs bois mais s’opposent dans un choc frontal pour se déséquilibrer mutuellement. Lorsque le risque d’aboutir à une confrontation mortelle est trop grand, chez les lionnes par exemple, ce type d’interactions est abandonné au profit d’un lien social plus égalitaire. Pour le reste des espèces un comportement adéquat fait l’affaire, assorti au besoin de quelques coups de bec comme chez les poules – on appelle ça le pecking order , l’ordre à coups de bec. Je rappelle que le mot inculquer vient du latin calcis et signifie à proprement parler « faire entrer à coups de talons »…

Certaines postures d’intimidation ou de reconnaissance sont particulièrement explicites, comme celle du singe saïmiri d’Amérique qui écarte ses cuisses pour exhiber ses organes génitaux au subalterne qui tarde à lui manifester son allégeance. Inversement, pour se protéger préventivement de l’agression d’un dominant le macaque à face rouge présente son derrière. Pas de saut entre espèces – ce dernier eût été particulièrement conforme – mais une constante : un statut qui n’est pas reconnu n’en est pas un. Il peut changer à la faveur de circonstances renouvelées mais présente à chaque fois une étonnante stabilité. Et l’interaction qui en décide participe éminemment au lien social, et du coup à la cohésion de la communauté. Le principe de hiérarchie a pour fonction évidente et paradoxale de contenir la violence dans les sociétés animales en constituant ce que Gregory Bateson appelait un plateau stabilisateur . Il désignait ainsi des attitudes comme le rire ou la mascarade dans les sociétés humaines pour désamorcer le conflit. Alexis Rosenbaum en appelle, lui, à la théorie des jeux, qui permet de modéliser les processus de décision quand les conséquences d’un choix individuel dépendent à la fois des règles du jeu et du comportement des autres joueurs. La relation dominant-dominé correctement ritualisée pourrait ainsi satisfaire des visées purement égoïstes, le combat systématique étant au fond une stratégie peu payante pour tous et menaçant la cohésion sociale qui protège tous les individus, les faibles comme les forts. D’où l’utilité des salamalecs et des protestations de préséance. Mais n’allez pas en conclure que la politesse, la déférence affichée, voire la galanterie témoignent de quelque chose en nous d’une animalité contenue ou sublimée. Ou encore qu’on puisse trouver là une justification aux discours autoritaires qui agitent la menace du désordre contre la promesse d’un ordre pacificateur.

Jacques Munier

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Revue Fario N°14 Avec quelques bêtes

http://www.editionsfario.fr/spip.php?article167

Une revue littéraire, avec un grand dossier sur Le livre ouvert : contributions de Günther Anders, Henri-Alexis Baatsh, Baudouin de Bodinat, Ivan Bounin, Lionel Bourg, Jean Cagnard, Henri Calet, Max de Carvalho, Jean Frémon, François Kasbi, Claude Mouchard, Bernard Noël, Gilles Ortlieb, Pierre Oster, Denis Rigal, James Sacré, Jean-Luc Sarré, Inigo de Satrùstegui

Et la suite d’animaleries orchestrées par Jacques Damade, qui propose notamment de retrouver une célèbre émission de notre chaîne, Les Nuits magnétiques avec Georges Franju qui évoque Le Sang des bêtes, son documentaire sur les abattoirs. « Cette nuit-là, c’est une nuit de mars 1985, Alain Veinstein est tout jeune, Irène Omelianenko débute, la voix étrange de Jean-Pierre Milovanoff envoûte… »

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