LE DIRECT

Simone Weil : Écrits sur l’Allemagne / Revue Politique étrangère

5 min
À retrouver dans l'émission

Simone Weil : Écrits sur l’Allemagne 1932-1933 (Rivages) / Revue Politique étrangère N° Printemps 2015 Dossier La défense européenne revisitée (Ifri)

Weil
Weil

C’est un témoignage saisissant doublé d’une analyse remarquablement lucide et informée sur l’Allemagne en crise à un moment crucial de son histoire, juste avant et après l’accession de Hitler au pouvoir. La jeune femme de 23 ans qui vient d’obtenir l’agrégation de philosophie passe quelques mois en Allemagne pour tenter de comprendre la situation et les raisons de la montée en puissance du nazisme dans un pays où la classe ouvrière, la plus cultivée au monde, dispose d’une puissante organisation politique, de syndicats représentatifs et d’une tradition de lutte qui s’est notamment illustrée dans la révolution spartakiste en 1919. Ses articles seront publiés dans des revues : La Révolution prolétarienne , L’École émancipée et Libres Propos . Ce qui retient son attention ce sont les processus concomitants de politisation et de dépolitisation de la société que produit la crise, laquelle connaît alors son paroxysme, avec 6 millions de chômeurs à la fin 1932. Chacun analyse la situation d’un point de vue politique mais dans la torpeur de la discussion et l’absence d’action collective.

Premières impressions : « Politiquement tout est toujours tranquille. On est moins fiévreux concernant les événements allemands ici qu’à Paris. À peine si on voit quelques nazis en uniforme dans la rue, et ils se conduisent comme tout le monde. » Mais cette apparente indifférence – les journaux évoquent les attentats qui se produisent ici ou là comme si c’était des accidents de la route – ce détachement résigné cache mal un oppressant sentiment d’attente . « Tout demeure passif », le chômage de masse a plongé une part considérable de la population dans l’inactivité forcée ou dans la peur de la misère. La crise a un visage, celui de ces anciens ingénieurs – je cite « qui arrivent à prendre un repas froid par jour en louant des chaises dans les jardins publics », ou celui de ces « vieillards en faux col et en chapeau melon » qui tendent la main à la sortie du métro et chantent d’une voix cassée dans les rues. « Des étudiants quittent leurs études, et vendent dans la rue des cacahouètes, des allumettes, des lacets. » Les premières victimes sont les ouvriers et les jeunes. Les employés attendent leur tour en se tenant à distance par peur de la contamination.

Simone Weil analyse cette absence totale de perspectives causée par la crise dans sa dimension générationnelle. « Les jeunes ouvriers aux yeux fiévreux, aux joues creuses – observe-t-elle – ne sont pas restés passifs parce qu’ils sont lâches ou inconscients. Qu’après des années de chômage et de misère il n’y ait parmi eux qu’un nombre relativement faible de voleurs et de criminels qu’ils soient restés pour la plupart hors du mouvement hitlérien (…) cela ne peut qu’exciter l’admiration. » Mais – ajoute-t-elle – « les perspectives d’avenir sont le privilège naturel de la jeunesse » et elle qui en fait partie dénonce le désastre d’une ouverture au monde anéantie au moment précis de son essor.

Ses analyses politiques sont d’une grande clairvoyance, en particulier sur le rôle du parti communiste, devenu un parti de chômeurs. La grande grève des transports à Berlin, malencontreusement déclenchée avec l’appui des nazis, leur a donné un formidable avantage lors des élections législatives de 1932. La preuve était faite qu’une grande action collective pouvait – je cite « attirer ceux qui vont au parti hitlérien simplement parce qu’il est le seul à donner l’impression qu’il existe ». Mais les communistes n’ont pas su transformer l’essai, voyant dans les sociaux-démocrates de plus grands ennemis – « classe contre classe » – que le mouvement nazi. L’avenir immédiat allait leur apporter un cinglant démenti.

Simone Weil évoque également la « propagande incohérente » et démagogique des nazis, destinée à drainer un maximum de mécontents, les chômeurs comme ceux qui en ont peur. « Les jeunes gens romanesques sont attirés par des perspectives de luttes, de dévouement, de sacrifice les brutes par la certitude de pouvoir un jour massacrer à volonté. » Aujourd’hui on sait que seule la fuite en avant de la guerre à outrance a sorti l’Allemagne de la crise. Mais l’enrégimentement de la société, la diffusion de la haine à grande échelle la conduira vite au désastre. La jeune femme qui observe avec ses grands yeux note qu’au début des années 30 « les communistes de la base n’ont pas, en général, conscience de traverser un moment décisif de l’histoire ».

Jacques Munier

haine
haine

A lire aussi

La Haine et la honte. Journal d'un aristocrate allemand. 1936-1944

Friedrich Reck-Malleczewen

« L'un des témoignages les plus importants sur l'Allemagne de Hitler. » Hannah Arendt

De 1936 à 1944, Friedrich Reck-Malleczewen a couché dans son journal la haine que lui inspiraient les nazis et la honte ressentie devant ce qu’ils faisaient de l’Allemagne et des Allemands. Fervent nationaliste, conservateur convaincu, nostalgique de la monarchie, Reck-Malleczewen s’est insurgé par amour de l’Allemagne contre Hitler, ce « raté » rencontré à plusieurs reprises. Ce témoignage aussi précis qu’implacable est porté par une écriture sans pareille où la colère le dispute à la révolte. Véritable réquisitoire contre le IIIe Reich, document majeur oublié depuis des décennies, La Haine et la honte se révèle ainsi d’une lucidité et d’une prescience troublantes. Une lecture indispensable pour comprendre le nazisme et ceux qui lui ont cédé.

Né en 1884, Friedrich Reck-Malleczewen a abandonné sa carrière de médecin pour se consacrer à l’écriture à travers ses livres et ses chroniques littéraires. Son opposition au nationalsocialisme lui vaudra d’être arrêté puis interné à Dachau, où il meurt en février 1945.

PE
PE

Revue Politique étrangère N° Printemps 2015 Dossier La défense européenne revisitée (Ifri)

http://politique-etrangere.com/

« À l’Est de l’Europe, au Sud de la Méditerranée, sur le territoire même des Européens, les menaces s’accumulent. Face à cette situation, que peut dire une politique européenne de sécurité et de défense en panne ? À quelles conditions les coopérations de défense pourraient-elles redémarrer ? Et si l’on parle de cohésion face aux échéances politiques, que penser de l’hypothèse d’une sortie de l’Union européenne du Royaume-Uni ? Catastrophe ? Nouveau départ ?

Un numéro qui s’interroge sur tous les environnements de l’Europe et sur notre capacité à prendre les décisions nécessaires – ou à ignorer la réalité du monde. »

Au sommaire :

LA DÉFENSE EUROPÉENNE REVISITÉE

Dossier dirigé par Vivien Pertusot

Défense européenne : en­fin du nouveau

Par Vivien Pertusot

L’adaptation des politiques européennes de défense combinera, dans les prochaines années, des processus nationaux et européens, dans l’Union européenne (UE) et dans l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), avec de plus en plus de briques sous-régionales.

L’intégration différenciée peut-elle débloquer la PSDC ?

Par Ronja Kempin et Ronja Scheler

L’intégration différenciée est perçue comme une solution clé pour surmonter les désaccords entre États membres quant au niveau souhaitable d’intégration. L’exemple le plus connu, dans le domaine monétaire, est celui de la création de la zone euro.

Le « minilatéralisme » : une nouvelle forme de coopération

de défense

Par Alice Pannier

Vu l’état de l’équation fins-moyens-menaces, les coopérations minilatérales sont un moindre mal. En multipliant les cadres de coopération, le minilatéralisme permet de varier les méthodes de coopération et d’identifier les meilleures pratiques.

Le partage des capacités militaires : impasse ou avenir ?

Par Jon Rahbek-Clemmensen et Sten Rynning

Le concept de nation cadre propose une approche pragmatique : de plus petits groupes d’états, menés par un grand pays fournissant une infrastructure de défense dotée d’un éventail complet de capacités.

L'équipe
Production
Avec la collaboration de

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......