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Une anthropologie de la condition carcérale / Revue d’histoire des sciences humaines

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À retrouver dans l'émission

Didier Fassin : L’Ombre du monde. Une anthropologie de la condition carcérale (Seuil) / Revue d’histoire des sciences humaines N°26 Dossier Les années 68 des sciences humaines et sociales (Publications de la Sorbonne)

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« La prison n’est pas séparée du monde social : elle en est l’inquiétante ombre portée » rappelle Didier Fassin, dont l’enquête approfondie, menée sur le terrain durant quatre ans, commence logiquement dans la salle d’audience d’un tribunal. Car la prison – je cite « est le produit du travail des policiers et des magistrats, des gouvernants et des parlementaires, des journalistes et des réalisateurs, et même de la société dans son ensemble, à travers cette fiction que l’on nomme « opinion publique » et les effets de ce qu’on lui fait dire ». C’est donc en déplaçant le regard vers l’amont que l’auteur débute son livre, observant, contrairement à ce qu’on entend à propos du « laxisme » des juges, un retour en force du carcéral dans la pensée pénale, alors que le nombre des détenus a régulièrement diminué depuis le milieu du XIXe jusqu’au milieu du XXe siècle. De 20 000 en 1955 ce nombre passe à 58 000 cinquante ans plus tard, pour dépasser 68 000 en 2014. Au cours des trente dernières années le taux d’homicides volontaires a nettement diminué alors que dans la même période la population carcérale a plus que doublé avec cette hausse stupéfiante de 52% pour les seules dix dernières années.

« Il ne faut pas dire qu’un acte froisse la conscience commune parce qu’il est criminel, mais qu’il est criminel parce qu’il froisse la conscience commune. Nous ne le réprouvons pas parce qu’il est un crime, mais il est un crime parce que nous le réprouvons. », affirmait déjà Émile Durkheim. « Délits et crimes n’existent pas dans l’absolu – commente Didier Fassin – mais relativement à la condamnation dont ils sont l’objet. » Si aujourd’hui la prison a cette fâcheuse et inexorable tendance à « enfler », c’est aussi parce de nouveaux délits sont venus allonger la liste des qualifications pénales, comme la délinquance routière qui désigne dans la majorité des cas la conduite malgré la perte des points du permis. Avec les délits routiers, les infractions à la législation sur les stupéfiants et les atteintes à l’autorité publique comptent désormais pour le tiers des incarcérations et sont en augmentation constante, alors que les homicides et les vols à main armée reculent très nettement, respectivement de 16% et 48%. Par rapport à cette inflation la délinquance financière jouit d’une quasi impunité carcérale, bien que le préjudice pour la société puisse être considérable. La plupart des détenus rencontrés par le sociologue n’ont pas lu Durkheim mais s’ils reconnaissent leurs torts, deux sentiments dominent dans leur esprit : l’injustice due à la lourdeur des peines pour des délits mineurs et l’indignité de la condition carcérale.

S’ajoute à cela l’effet de la discrimination sociale et ethnique. On n’a pas vu souvent de contrôles ni de fouilles à la sortie des lycées ou des universités. Pourtant les enfants de cadres, artisans et commerçants sont statistiquement de plus fréquents consommateurs de drogue que ceux des employés, ouvriers ou chômeurs. Mais comme on sait, la politique du chiffre conduit les policiers là où les contrôles se révèlent plus rentables en raison de la « visibilité » des usagers. Interpellations et taux d’élucidation permettent aisément de faire du chiffre. Depuis une dizaine d’années le nombre de personne arrêtées pour usage simple de cannabis a été multiplié par deux et demi, une évolution dénoncée en 2011 par un rapport de la Cour des comptes : je cite « Pour améliorer leurs résultats quantitatifs, notamment en matière d’élucidation, les services ont accordé une priorité croissante à la constatation de l’infraction la moins lourde, l’usage simple de produits stupéfiants sans revente, au détriment (…) du démantèlement des réseaux de trafiquants. » Lesquels, doit-on ajouter, sont les plus criminogènes et meurtriers, comme on peut le constater à Marseille ou ses environs…

Voilà pour le regard amont, l’enquête en aval dans les lieux de détention, « à l’ombre du monde », est d’une éprouvante densité humaine. La prison, instrument de gestion des inégalités, est peuplée de personnages réels qu’on découvre dans le livre de Didier Fassin. Détenus et surveillants, directeurs des établissements, au bout de la chaîne judiciaire, dans cet espace-temps, espace confiné pour un temps contraint, le temps de la peine, le temps qui passe, « tout ce temps perdu » déplore un détenu en préventive depuis plus de trente mois, ce qui l’empêche de s’occuper de l’aménagement de sa peine, d’avoir accès au téléphone, ou aux activités… Dans la maison d’arrêt où Didier Fassin a mené son enquête, près du tiers des détenus étaient des prévenus.

Jacques Munier

SUS
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Revue d’histoire des sciences humaines N°26 Dossier Les années 68 des sciences humaines et sociales (Publications de la Sorbonne)

http://www.publications-sorbonne.fr/fr/livre/?GCOI=28405100520030

L’incidence des années 68 sur la recherche dans ce qu’on n’appelait pas encore les sciences humaines et sociales, les grands débats de l’époque, comme celui qui opposa Raymond Aron et Pierre Bourdieu sur la sociologie, et le monde très actif des revues, avec notamment la contribution de Liora Israël sur la revue Actes, Cahiers d’action juridique, « au croisement d’une réflexion critique et du développement des pratiques militantes, une revue inspirée par les travaux de Michel Foucault

Au sommaire :

Introduction

Olivier Orain

Excellence sociologique et « vocation d'hétérodoxie » : Mai 68 et la rupture Aron-Bourdieu

Marc Joly

Mai 68 et la sociologie. Une reconfiguration institutionnelle et théorique

Patricia Vannier

Critique et discipline. Les convergences entre la critique radicale et la sociologie des sciences à partir de Mai 68

Renaud Debailly

Mai 68 et la sociologie des sciences. Les revues sur les sciences et la société, symptôme des restructurations disciplinaires

Mathieu Quet

La psychosociologie des groupes aux sources de Mai 68 ?

Annick Ohayon

Les deux 68 de la psychiatrie

Jean-Christophe Coffin

La revue Actes : le droit saisi par le regard critique dans le sillage de 68

Liora Israël

Architecture et sociologie : matériau pour l’analyse d’un croisement disciplinaire

Olivier Chadoin et Jean-Louis Violeau

Les « enfants terribles » de la Landschaft. Revendications, contestations et révoltes dans la géographie universitaire ouest-allemande (Bonn, Berlin-Ouest, Kiel) en 1968-1969

Nicolas Ginsburger

Mai 68 et ses suites en géographie française

Olivier Orain

Une fertilisation paradoxale. Bilan historiographique de l’incidence de Mai 68 sur les transformations des sciences de l’homme et de la société dans les années 1960-1970

Olivier Orain

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