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Grandir n'est pas mourir.

Grandir n’est pas mourir. Susan Neiman contre le jeunisme

42 min
À retrouver dans l'émission

Dans notre société, grandir ne fait plus envie, et vieillir semble presque pire que mourir. Pourtant, toutes les études consacrées au sujet montrent que l’on devient plus heureux avec le temps. Comment expliquer cette défiance envers l’âge adulte, et comment redonner envie aux jeunes de grandir ?

Grandir n'est pas mourir.
Grandir n'est pas mourir. Crédits : Westend61 - Getty

La crise sanitaire a souvent été lue comme la consécration d’une tendance de nos sociétés vers la gérontocratie : les personnes âgées sont celles qui votent le plus, et qui décident donc des politiques publiques. Elles seraient aussi celles qui ont été privilégiées face à l’arrivée de l’épidémie, puisque l’on aurait « enfermé » les jeunes générations, qui ne couraient pourtant pas de grands risques, afin de prendre soin des plus âgés. 

Mais ne pourrait-on pas renverser la perspective et considérer que si l’on a envisagé le confinement comme un « enfermement » des jeunes, c’est parce que l’on considère la jeunesse comme l’âge d’or de l’existence ? N’est-ce pas l’occasion d’interroger nos représentations sur l’âge adulte et la vieillesse, mais aussi de rendre ces étapes de la vie plus enviables ? 

C’est ce que propose de faire Susan Neiman dans son premier essai à être traduit en français, Grandir. Eloge de l’âge adulte à une époque qui nous infantilise (Premier parallèle). Elle y montre que l’âge adulte n’est certes pas l’insouciance naïve de l’enfance, mais pas non plus la révolte tumultueuse de l’adolescence : il est cette étape où nous comprenons enfin que si nos idéaux ne sont pas déjà inscrits dans le réel, il nous appartient néanmoins de tout faire pour les y actualiser. 

La jeunesse pendant la crise sanitaire

On a beaucoup dit pendant la pandémie que l'époque était terrible pour les jeunes. Le fait que cette époque ne soit pas propice à des activités prisées par la jeunesse, est-ce que cela ne contrebalance pas notre fascination pour la jeunesse, puisqu'on a tout fait pour protéger les personnes âgées ?

C'est vrai, mais nous avons besoin de mettre les choses en perspective d'un côté historique : les enfants qui grandissent en contexte de guerre ont beaucoup moins d'opportunités à bien des égards. Ce que j'ai réalisé, c'est que c'est moins la pandémie elle-même qu'un sentiment général très négatif que les jeunes ressentaient déjà. Ma fille me l'a dit : le reste de ma vie va ressembler à ça, après l'explosion du climat. C'est l'attitude d'un monde voué à sa perte.

Le complexe de Peter Pan

Dans le livre, vous expliquez le complexe de Peter Pan, disant qu'il n'est pas le seul à refuser de devenir adulte. Il est le représentant d'une époque fascinée par la jeunesse. Comment ce rêve a-t-il débuté ?

C'est une question très intéressante, car ce n'est pas un rêve que les gens avaient avant le début du XXe siècle ou dans d'autres cultures. Je crois que cela a à voir avec la fin de la Belle-époque, de la Première Guerre mondiale, conflit qui a terrifié les gens sur ce que semblait signifier le fait de devenir adulte : accepter la réalité telle qu'elle est. Il n'est pas très surprenant que les gens se rebellent contre ça et se mettent à avancer des figures comme Peter Pan, qui est très important dans plusieurs langues.

Ce qui est amusant, c'est que tous les enfants veulent grandir : cela représente l'indépendance, le fait de pouvoir agir sur le monde. Vers la fin de l'adolescence, nous disons aux enfants : "tu es en train de vivre les meilleures années de ta vie". Cela pose beaucoup de problèmes : personne ne veut revivre sa vingtaine, c'est la période la plus difficile de la vie. Selon toutes les études, partout, les gens sont moins heureux avant la fin de la vingtaine et après, ils commencent à être plus heureux.

Donc la question, c'est : pourquoi est-ce qu'on continue à diffuser ce mensonge sur la vingtaine comme plus bel âge de la vie ? Ma conclusion est que cela prépare les jeunes à n'attendre rien du monde et de la vie, au sens du "principe de réalité" freudien : il s'agit d'accepter le monde tel qu'il est et de renoncer à ses idéaux, à ses espoirs.

Grandir avec Rousseau et Kant

Vous évoquez un grand nombre de philosophes, notamment des Lumières, en particulier Rousseau et Kant. Qu'est-ce que grandir, pour ces deux grands auteurs ? Y a-t-il chez eux des leçons que l'on doit retenir pour éduquer nos enfants ?

J'ai commencé avec Rousseau et Kant non seulement parce que j'adore les Lumières, mais parce que c'est la première époque où grandir devient un problème. Avant cela, on faisait la même chose que ses parents, dans une société très stratifiée : on vivait là où les parents vivaient, la possibilité de changer de classe sociale était très mince. Alors que Rousseau et Kant venaient de familles ouvrières.

Ils étaient tous les deux très conscients des forces de la société qui nous empêchent de grandir : c'est plus facile de gouverner des enfants sages. Les gouvernements œuvrent en permanence à donner l'impression que c'est dangereux de penser par soi-même. C'est une des choses les plus importantes à retenir de Kant et Rousseau : devenir adulte, c'est apprendre à lutter contre ces forces qui s'y opposent, et c'est en quoi c'est un acte subversif.

L'enfance néolibérale

Aujourd'hui, un des mythes consiste à dire que l'éducation ou le fait de parvenir à maturité consiste à faire perdre à l'enfant son originalité. 

Encore une fois, les enfants ont envie de grandir, jusqu'à ce qu'on leur dise que ce n'est pas si désirable, ou si on les mets devant trop d'écrans. Regardez un enfant de deux ou trois ans qui a envie d'être actif, mettez-le devant un écran, il deviendra tout de suite un consommateur passif. Dans une économie néolibérale, c'est tout ce qu'il doit être : il s'agit que nous devenions des acheteurs de jouets passifs.

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